La lettre du mardi

Le secret des lanternes chinoises

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Le secret des lanternes chinoises

© Leon Contreras/unsplash

La semaine dernière, un “ballon espion” chinois survolait les États-Unis avant d’être abattu. Dans son billet du jour, Michel Eltchaninoff rappelle qu’en Chine, l'utilisation d’objets volants (pas toujours identifiés) à des fins de renseignement procède d’une longue histoire, initiée par un stratège chinois du IIIe siècle de notre ère. De quoi élever le débat !


« Savez-vous à quoi m’a fait penser le ballon de surveillance chinois qui a survolé les États-Unis la semaine dernière avant d’être abattu ? À ces lanternes célestes traditionnelles, faites de papier de riz et d’une petite bougie, que l’on voit souvent dans les dessins animés ou les films historiques. Figurez-vous que cet objet poétique aurait été inventé… par un célèbre stratège chinois du IIIe siècle de notre ère. Un hasard ?

Le ballon que les autorités chinoises ont voulu faire passer pour un outil d’observation météorologique n’est pas une lanterne céleste. Il fait la taille de trois autobus et n’est pas destiné à illuminer l’atmosphère. Mais que cet objet sphérique, dérivant dans l’air comme s’il allait au gré du vent, ait été choisi pour surveiller l’ennemi n’est peut-être pas totalement fortuit. On attribue l’invention de la lanterne volante à un personnage célèbre dans toute la Chine, Zhuge Liang (Tchou-Ko Leang dans l’ancienne transcription ; ayant vécu de 181 à 234). Durant la période dite des Trois Royaumes, après la chute de la dynastie Han, cet érudit était surtout un grand stratège. Désireux de réunifier la Chine (tiens, tiens), il a imaginé la stratégie qualifiée de “plan de Longzhong”, qui consiste à partir d’un territoire stable au sud du pays pour attaquer sur deux fronts vers le Nord.

Dans le roman Les Trois Royaumes (traduit chez Flammarion) écrit au XIVe siècle et qui fait partie des plus célèbres ouvrages de la littérature chinoise, Zhuge Liang est décrit comme “un génie, dont les stratagèmes sont si admirablement calculés qu’aucun être humain ne peut l’égaler”. Surnommé “Dragon couché” ou carrément “Lumière de la Raison”, il “possède un talent dont on peut dire que la chaîne qui le tisse est du Ciel et la trame de la Terre, ce qui signifie que, dans ses calculs, entrent le génie céleste aussi bien que la diabolique malice des esprits souterrains”. Un Ulysse chinois, en somme, aussi lettré et sage qu’habile.

C’est lui qui aurait inventé le premier aéronef de l’histoire, la lanterne céleste. Il l’aurait utilisée pour transmettre des signaux aux armées. D’après une autre version, Zhuge Liang aurait fait voler des centaines de lanternes pour illuminer un ciel sombre et faire croire à ses ennemis, trop nombreux, qu’il s’agissait de guerriers venus du ciel. Il aurait profité de leur surprise pour les attaquer et capturer leur chef.

Admiré de Mao, Zhuge Liang a été cité plusieurs fois par Xi Jinping lui-même. Ces lectures ont-elles inspiré aux services de renseignement chinois l’idée de faire survoler les États-Unis par des lanternes espionnes ? Hypothèse invérifiable. Quoi qu’il en soit, il est intéressant de remarquer que l’État chinois, persuadé de pouvoir tirer de sa propre culture les concepts et les outils pour dominer le monde, a peut-être trouvé un usage inédit pour ses antiques lanternes.

Il faut également savoir que Zhuge Liang a rédigé un essai de stratégie, presque aussi illustre que L’Art de la guerre de Sun Tzu. Dans Maîtriser l’art de la guerre (inédit en français), Zhuge Liang affirme : “La perte d'une armée est toujours causée par la sous-estimation de l'adversaire, ce qui provoque un désastre.” Le premier conseil qu’il donne pour ne pas perdre est le suivant : “La réflexion, l’utilisation d'agents secrets pour le renseignement”, puis “l’organisation, la collecte d'informations et l'observation attentive”. Il conclut son ouvrage par ces mots : “Planifiez avant d'agir. Ne combattez que lorsque vous savez que vous pouvez gagner […]. Si les généraux peuvent être ainsi, les gens seront prêts à se battre lorsqu'ils donneront les ordres, et l'ennemi sera vaincu avant que le sang ne soit versé.”

L’affrontement entre la Chine et les États-Unis n’est pas encore une guerre ouverte. Mais, à voir le recyclage high-tech de ses inventions les plus anciennes et à lire ses vieux traités de stratégie, on constate qu’il a déjà commencé. »

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