La lettre du lundi

Le testament américain de Hannah Arendt

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Le testament américain de Hannah Arendt

© ullstein bild/akg-images

« Ultime intervention de la philosophe, prononcée en 1975 à l’occasion du bicentenaire de la révolution américaine, “Retour de bâton” livre un diagnostic inquiet sur la corruption de la République américaine, qui résonne avec notre actualité.

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C’est l’un des effets collatéraux du rangement. Quand je remets un peu d’ordre dans ma bibliothèque, en proie à une entropie proportionnelle aux services qu’elle me rend, je ne peux manquer de me replonger dans les livres qui me passent entre les mains, entre les piles désordonnées qui s’accumulent au sol et les planches classées au mur. Ce week-end, en remettant en place l’espace que je dédie à Arendt, je suis ainsi tombé sur l’un de ses derniers écrits. “Retour de bâton” – repris depuis dans le volume posthume Responsabilité et Jugement (Payot, 2005) – est le verbatim d’une intervention prononcée au Faneuil Hall de Boston, à l’invitation du maire de la ville, le 20 mai 1975, pour la célébration du bicentenaire de la révolution américaine. À l’époque, cette prise de parole avait eu un grand retentissement : enregistrée et diffusée à la National Public Radio (NPR), citée dans un éditorial du New York Times, “The Lie and the Image” (“Le mensonge et l’image”), publiée en intégralité dans la New York Review of Books, elle avait valu à Arendt de recevoir un grand nombre de courriers admiratifs de tout le pays – parmi lesquels la lettre d’un sénateur, un certain Joe Biden…

Compte tenu de l’écho de cette intervention et de la mort inattendue de la philosophe quelques mois plus tard, on peut donc la considérer, selon la formule de Roger Berkowitz, comme “son testament final”, en forme de “mise en garde sur le fait que la grande expérience de liberté que constitue la République américaine était en danger de mort”. Un testament américain, pourrait-on dire : Arendt, qui avait acquis la nationalité et consacré un essai à la révolution américaine, entend mesurer la distance qui sépare les Américains de ce glorieux commencement tandis que se profile un “déclin” dont ils ne veulent rien savoir.

Que nous dit-elle ? Alors que les États-Unis viennent de perdre la guerre du Vietnam et que Nixon a dû démissionner après le scandale des écoutes du Watergate, destinées à museler la presse et la justice, la philosophe commence par distinguer l’usage du mensonge par le gouvernement américain de celui qui prévaut dans les régimes totalitaires, fondés sur une idéologie implacable et sur la pratique systématique de la terreur. Mais c’est pour mieux cerner la spécificité d’une pratique dévoyée des institutions où l’argument du “privilège de l’exécutif”, censé échapper au contrôle des juges et de la presse, joue, déjà à l’époque, un rôle décisif dans la corruption de la République. Et voici le jugement balancé qu’elle porte sur Nixon… qui résonne avec notre actualité.

“Les actions de Nixon nous ont égarés parce que nous soupçonnions que nous étions confrontés à un assaut calculé contre la loi fondamentale du pays ainsi qu’à une tentative pour abolir la Constitution et les institutions de la liberté. Rétrospectivement, il semble qu’il n’ait pas existé de tels grands schémas, mais ‘seulement’ la ferme intention de passer outre toute loi, constitutionnelle ou pas, qui se dressait contre des plans changeants, inspirés par l’avidité et la vindicte plutôt que par la quête du pouvoir ou tout programme politique cohérent. En d’autres termes, tout se passe comme si une bande d’escrocs, mafiosi assez peu talentueux, avait réussi à s’approprier pour elle-même le gouvernement de ‘la puissance la plus formidable sur Terre’”

Hannah Arendt, “Retour de bâton” (“Home to Roost”), 1975

Si Richard Nixon (ou Donald Trump aujourd’hui, serait-on tenté d’ajouter) n’est pas Staline ou Hitler, il y a cependant “quelques parallèles qui méritent notre attention”. Lesquels ? D’abord, l’étrange confiance placée en eux par tous ceux qui les entourent : “Alors que lui-même ne leur a jamais fait confiance, comment eux ont-ils pu se fier à cet homme qui avait prouvé durant toute sa longue et très glorieuse carrière publique qu’on ne pouvait pas lui faire confiance ?” Réponse : l’aura du pouvoir, “qui attire plus que le pouvoir lui-même”, et l’idée d’impunité. “Tous les hommes dont nous savons qu’au cours des siècles, ils ont abusé du pouvoir dans une mesure ouvertement criminelle, étaient corrompus bien avant de parvenir au pouvoir. Ce dont leurs aides avaient besoin pour devenir les complices de leurs activités criminelles, c’était de permissivité, de l’assurance qu’ils seraient au-dessus des lois.” D’où l’importance des contre-pouvoirs et l’erreur des gouvernants de l’époque de les avoir sous-estimés : “La grande erreur a été de mal juger le caractère incorruptible des tribunaux et de la presse.” 

Le deuxième poison qui menace la République tient dans un nouveau rapport au réel. Pour enterrer les faits et les événements contredisant le discours du pouvoir, le gouvernement américain ne recourt pas à l’assassinat des adversaires ni à l’effacement des faits, comme dans les régimes totalitaires – même si la peur s’est installée dans toutes les administrations, et la défiance chez tous les alliés. Arendt pointe une manipulation plus subtile, qu’elle nomme “l’éducation à l’imagerie”. Soit l’idée, empruntée au monde des relations publiques et aux stratégies commerciales des entreprises, selon laquelle une image ou une formule positive peut se substituer à un fait négatif. “La fabrication de l’image en tant que politique globale est quelque chose de neuf dans l’énorme arsenal des folies humaines enregistrées par l’histoire.” 

Au terme de ce diagnostic inquiet, Hannah Arendt rappelle que des juges intègres et des journalistes non corrompus constituent la meilleure résistance contre “la fabrique de l’image” qui a envahi la vie politique. Mais elle invite aussi à cultiver une résistance plus intellectuelle contre la menace du despotisme ; celle qui consiste pour une nation à savoir “regarder les faits en eux-mêmes”. Pour ne pas devenir “totalement indignes des glorieux commencements d’il y a deux cents ans”, conclut-elle, “essayons de ne pas fuir dans des utopies – images, théories ou pures et simples folies… Ce fut la grandeur de cette République que de prendre dûment en compte ce qu’il y a de meilleur en l’homme et de pire, au nom de la liberté”. À l’heure où les “imageries” de Trump ont pris le relais de celles de Nixon, ce souci de préserver la liberté au travers de la factualité peut encore nous servir de boussole. »

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