Un grand concept expliqué

Le “visage” chez Levinas, c’est quoi ?

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Le “visage” chez Levinas, c’est quoi ?

Emmanuel Levinas en 1985. © Marion Kalter/Opale.photo

Rares sont les mots d’usage courant qui ont été élevés au rang de concept. Tel est pourtant le cas du « visage » qui occupe une place centrale dans la pensée d’Emmanuel Levinas. Nicolas Tenaillon vous dit tout sur cette magnifique approche éthique de l’existence.


 

Chez Emmanuel Levinas, le visage est moins un ensemble de traits physionomiques qu’une notion qui renvoie directement à l’éthique : une manière de faire absolument place à autrui. Pour saisir la valeur capitale qu’il lui attribue, il convient de resituer l’usage de ce concept là où il apparaît en majesté, à savoir dans Totalité et Infini (1961), son livre le plus célèbre, dont le titre dit beaucoup. 

L’être et le devoir-être

Levinas appelle « totalité » la réduction, caractéristique de la pensée occidentale depuis Parménide jusqu’à Heidegger, de la quête philosophique à une ontologie, c’est-à-dire à une science de l’être qui lisse les différences et qui fait du savoir un savoir du même. L’« infini », au contraire, présent chez Platon ou chez Descartes, ouvre un être vers ce qui n’est pas lui, vers l’autre, et par là même fait possiblement de la philosophie non plus une ontologie mais une déontologie. Levinas souligne ainsi l’écart irréductible qui sépare l’être du devoir-être.

“Le visage fait apparaître autrui dans sa nudité découverte et donc dans sa vulnérabilité”

Mais comment s’opère le passage de l’ontologie à l’éthique ? C’est là précisément qu’intervient le concept de visage auquel Levinas consacre la troisième partie de son livre (« Le visage et l’extériorité »). Étymologiquement, le visage vient du vieux français « vis » (d’où l’expression « vis-à-vis », synonyme de « face-à-face ») qui renvoie à la vision et implique que le visage se singularise par sa visibilité. Autrement dit, le propre du visage est d’être exposé, au double sens muséal et militaire du terme : il fait apparaître autrui dans sa nudité découverte et donc dans sa vulnérabilité.

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De fait, on peut vouloir cracher au visage d’autrui, le gifler. Comment expliquer une telle agressivité ? Parce que l’apparition du visage d’autrui interfère avec le sentiment illusoire de possession que le regard porte sur le monde quand le sujet est seul. Le visage de l’autre fait effraction dans notre être et rompt notre tranquillité en mettant en question notre droit à persévérer dans notre appréhension du monde, à en user comme s'il était à nous. Voir un visage, c’est se sentir envisagé par autrui. Ce sentiment est d’autant plus dérangeant qu’il oblige à tenir compte de cette présence nouvelle, à remanier notre rapport au monde, car « le visage n’est pas du monde ». D’où est-il alors ? 

La source de la morale

Si le visage apparaît dans le monde sensible, c’est pour y faire entendre une voix qui nous interpelle et nous demande de respecter la personne qui la profère, elle qui dans la nudité première de la face est « sans défense ». Or cette demande révèle que le monde apparent, celui de l’être, cache un autre monde, celui du devoir-être. N’hésitant pas à utiliser un vocabulaire théologique, Levinas, penseur juif dont la philosophie se nourrit de réflexions talmudiques, affirme ainsi :

« L’épiphanie du visage est éthique. »

La première parole portée par autrui relève d’une injonction. Elle équivaut au « Tu ne tueras point » de la Bible, commandement divin inscrit sur la deuxième table de la Loi et rapportée par Moïse descendu du Sinaï après qu’il a entendu Dieu lui parler « face à face ». C’est donc par la vue d’un visage que naît le devoir : rencontrer un visage, c’est se sentir obligé par lui puisque désormais en sa présence, il nous faut répondre à la demande implicite de respect qu’il nous adresse.

“Parce qu’il m’échappe infiniment, autrui est pour moi un absolu auquel je dois toujours le respect”

L’une des grandes originalités de la morale de Levinas vient de ce que le rapport éthique à autrui est dissymétrique : parce qu’il n’est pas réductible à une totalité qui émanerait de moi (comme dans le système hégélien), parce qu’il m’échappe infiniment, autrui est pour moi un absolu auquel je dois toujours le respect. La source de la morale, c'est le « Qu'allais-tu faire ? » que je déchiffre sur le visage d'autrui, parole qui me convoque et me met face à mes responsabilités en m’interrogeant, en me demandant : « Me feras-tu violence ? » Le visage est ce qui nous responsabilise. Du moins idéalement… car, constate Levinas en renversant le raisonnement : « Autrui est le seul être que je peux vouloir tuer. »

Une relation éthique absolue ?

Tel est le double paradoxe du visage : il tire une force infinie de son extrême faiblesse, mais cette force ne garantit pas pour autant notre élévation morale.

D’un côté, en effet, le visage « paralyse mes pouvoirs » parce qu’il oppose une « résistance éthique » à tout désir d’appropriation et d’annihilation. Espace le plus chargé du corps d’où la plupart des sens tirent leur origine, le visage est un périmètre sursaturé de sensibilité et d’une telle densité qu’aucun objet du monde sensible ne peut l’égaler. C’est pourquoi le visage ne peut jamais être possédé : il transcende la personne qui le voit et demeure pour elle une altérité radicale.

“C’est bien souvent en cagoulant sa victime et en dissimulant son propre visage que le bourreau parvient à exécuter son ignoble mission”

D’un autre côté, le visage laisse au sujet la possibilité de rester sourd à son appel. Si tel n’était pas le cas, il n’y aurait pas de devoir (qui suppose la possibilité de désobéir) vis-à-vis d’autrui, mais une relation de soumission à une force irrépressible, impérative et dictatoriale, qui ruinerait toute relation éthique.

Fortement marqué par l’expérience génocidaire du nazisme, expérience de chosification d’êtres humains, d’oubli total du respect dû à autrui en raison même de sa différence, Levinas veut croire que le visage garde une telle force de dissuasion que seule une propagande aveuglante pourrait nous faire devenir insensible au regard suppliant de l’autre. Preuve ultime de l’importance du visage dans cette relation éthique absolue : c’est bien souvent en cagoulant sa victime et en dissimulant son propre visage que le bourreau parvient à exécuter son ignoble mission.

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Ce que le visage de l'Autre m'intime de faire