Panorama
Les intellectuels et les idées qui inspirent l’AfD
Soirée électorale de l’Afd, en Allemagne, le 6 septembre 2026. En haut à g. : Marc Jongen. Au premier plan à dr., micro en main : Tino Chrupalla, président fédéral de l'AfD. Au centre : Ulrich Siegmund, tête de liste de l’AfD en Saxe-Anhalt. © Sebastian Gollnow/dpa/Sipa
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La victoire écrasante du parti d’extrême droite AfD lors des élections régionales dans le land de Saxe-Anhalt ce dimanche est un tremblement de terre en Allemagne… et en Europe. Raison de s’intéresser aux idées et aux intellectuels qui ont forgé le logiciel détonnant de ce parti amalgamant des courants hétérogènes, allant de l’anticapitalisme au racisme biologique, tout en développant une stratégie offensive de conquête des esprits.
Créée en 2013 comme un mouvement libéral-conservateur anti-euro et anti-Union européenne, l’Alternative für Deutschland – qui a triomphé lors des dernières élections en Saxe-Anhalt –, n’a pas tardé, dès 2015, à se rapprocher de différentes mouvances anti-islam et anti-immigration. Fréquemment accusée d’entretenir des liens avec l’extrême droite nationaliste et identitaire, avec le mouvement Pegida notamment, la formation populiste « antisystème » agrège aujourd’hui en son sein une pluralité de tendances qui vont du libertarisme de droite à l’identitarisme en passant par le national-conservatisme et même, chez certaines figures, le racisme biologique. Proche de l’alt-right américaine dans ses idées politiques et son caractère protéiforme, l’AfD est une nébuleuse hétéroclite. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir ses intellectuels organiques qui s’efforcent de structurer idéologiquement et stratégiquement le mouvement sans épuiser ce « pluralisme » faisant sa force électorale.
Benedikt Kaiser, la stratégie de la mosaïque
Son parcours
Né en 1987, membre du cabinet du député de l’AfD Robert Teske depuis 2025, Benedikt Kaiser est une figure montante de la droite outre-Rhin. Considéré comme un ancien néonazi, Kaiser défend une vision ethno-nationaliste tout en se déclarant hostile au néolibéralisme et au pouvoir des multinationales (il appelle à « libérer l’État de l’étreinte du capital »), et en promouvant des politiques redistributives. Il a publié plusieurs ouvrages politiques dont Vers l’hégémonie. Le combat métapolitique vu d’Allemagne, qui a récemment été traduit et publié par La Nouvelle Librairie, une maison d’édition identitaire.
Ses influences
Alain de Benoist, figure de la « Nouvelle Droite » en France, influence beaucoup Kaiser. Autre grande référence, commune à bien d’autres figures de l’extrême droite contemporaine : le philosophe communiste Antonio Gramsci, auquel est repris l’idée de lutte pour établir l’« hégémonie culturelle » (face à ce qu’il considère comme une hégémonie de la pensée progressiste, Kaiser défend la construction d’une « contre-hégémonie »). Dans une moindre mesure, Kaiser se dit influencé par Chantal Mouffe et Ernesto Laclau qui promeuvent, contre le consens libéral, un pluralisme agonistique.
Ses idées
Défenseur d’une « Realpolitik révolutionnaire », Kaiser considère que la politique ne peut se réduire à la conquête électorale. « Un groupe parlementaire au Bundestag ne peut pas, à lui seul, renouveler un pays. » Il faut, plus largement, une transformation culturelle, sociale et idéologique durable. La droite identitaire a besoin d’un parti, capable de remporter des élections ; mais elle a également besoin de se déployer dans un Vorfeld, un « avant-champ ». « Le Vorfeld sème des idées et des concepts […] un parti récolte sous forme de voix électorales. » Le Vorfeld lui même est pluriel, pour Kaiser, c’est-à-dire constitué de différents espaces dans lesquels il faut agir simultanément : l’espace intellectuel de production des idées (métapolitique), l’espace de diffusion des idées mais également les associations, les syndicats, l’activisme, etc. Le renversement de l’hégémonie culturelle ne peut se cantonner à des réflexions idéologiques en petits cercles sans échos : les idées de droite doivent essaimer dans toutes les sphères de la société. Elles ont besoin de médias et de réseaux capables de mener des campagnes d’influence afin d’imposer certains thèmes dans le débat public, des militants organisés capables d’installer ces idées à travers des manifestations, des démonstrations de force, etc., ainsi que de structures de formation idéologique. « Formation d’élites à l’intérieur et croissance quantitative maximale à l’extérieur », résume Kaiser. À ses yeux, la conquête des différents espaces ne doit pas se faire sous la houlette d’un parti : il faut au contraire miser sur une « droite mosaïque » (concept calqué sur la « gauche mosaïque » forgé par le syndicaliste Hans-Jürgen Urban) – une « droite dans laquelle plusieurs droites aient leur place », afin de « se pousser mutuellement en avant sur le plan stratégique tout en se corrigeant ». La mosaïque permet la division du travail en évitant l’écueil du sectarisme dans lequel s’enferrent les petites organisations groupusculaires plus obsédées de pureté idéologique que de changer réellement la donne. Il faut, pour Kaiser, favoriser « l’autonomie des différents mouvements et courants » dans cet écosystème politique. Les différentes mouvances doivent partager un socle commun (primat du « nous », rejet de l’individualisme, etc.), mais la mosaïque doit « admettre des contradictions de contenu et permettre une diversité des idées ». Dans l’état actuel des rapports de forces, l’AfD lui apparaît comme le parti le plus prometteur de la victoire de la droite anti-système : encore extérieur à « l’appareil hégémonique » contrairement aux partis conservateurs « normalisés » qui participent régulièrement aux coalitions, l’AfD parvient à regrouper sur certaines valeurs fondamentales tout en préservant une forme d’hétérogénéité qui lui assure une amplitude électorale que ne pourront jamais atteindre les petits groupes dogmatiques. Elle comprend des mouvances « dont les positions idéologiques peuvent parfois fortement diverger ».