L’être et le boulot

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Cet article est issu du numéro 39 de Philosophie magazine « 39 - mai 2010 », en kiosque le 29 avril 2010. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Le travail intellectuel ? Les philosophes connaissent, qui mettent en garde contre la colonisation de nos pensées, de notre imaginaire, de nos rêves, par l’obsession de la production. Et la liberté ? D’Aristote à Bataille, un tour d’horizon argumenté.

Une vie de loisir

Des hommes absorbés par leurs activités quotidiennes, on en croise déjà dans la Rome de l’Antiquité. Sénèque (-4/65), philosophe stoïcien, les appelle les affairés, les occupés (occupati). Avocats, organisateurs de jeux ou professionnels de la vie mondaine, ils sont mus par la soif de réputation et l’appât du gain, des passions que Sénèque assimile à des maladies de l’âme. Bien plus, ils gaspillent leur existence à force de courir après le temps. Tendus vers l’avenir et obnubilés par le succès aléatoire de leurs entreprises, ils négligent ce qui seul dépend de nous, l’instant, « l’aujourd’hui » (De la brièveté de la vie) et en éprouvent même du « dégoût ». Savoir se concentrer sur le présent, c’est un gage de « tranquillité » rendu possible par le mode de vie opposé dont Sénèque fait l’éloge : la vie de loisir (du latin otium, antonyme de negotium, les affaires). Il ne s’agit pas d’une existence oisive consacrée au farniente et autres vains « plaisirs qui demandent tant de travail ». C’est une retraite philosophique, une « escale » bienfaitrice où l’on chemine vers la sagesse en se vouant activement à l’étude. Les leçons des penseurs illustres sont méditées, les merveilles de l’Univers connues et contemplées. L’harmonie avec sa nature propre et avec le monde, en un mot le bonheur stoïcien est le seul horizon : « Ce qui t’attend dans ce genre de vie, c’est l’élévation morale […] l’art de vivre et l’art de mourir, une sérénité profonde. »

 

Supériorité de la contemplation

« C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain » (Genèse, 3, 19). Sommes-nous condamnés à travailler pour avoir croqué la pomme ? Surtout, la besogne quotidienne ne nous détourne-t-elle pas des occupations supérieures de l’esprit ? C’est un chrétien, et non des moindres, qui s’empare de cette dernière question : dans sa Somme théologique, Thomas d’Aquin (1225-1274) se demande si les religieux sont « tenus de travailler de leurs mains ». Avant de se prononcer, il a recours à la distinction entre la vie active et la vie contemplative établie par Aristote (-384/-322), redécouvert en Occident à partir du XIIe siècle. La vie active ne renvoie pas au travail domestique et manuel, aussi bien des esclaves que des artisans, aux basses nécessités matérielles. Elle a trait essentiellement à la participation des hommes à la vie politique de la cité. Quant à la vie contemplative (theôria), elle relève du loisir (scholè, qui suppose l’affranchissement par rapport aux sollicitations extérieures) et est dédiée au seul exercice de l’intellect. Dans l’Éthique à Eudème notamment, il soutient la supériorité de la vie contemplative sur la vie active. Elle lui paraît plus autarcique, autosuffisante : elle ne s’occupe que de la pensée et de ses objets propres, et non du monde et de ses aléas.

Thomas d’Aquin s’appuie explicitement sur cet argumentaire et affirme à son tour que la vie contemplative est « absolument parlante, supérieure à la vie active ». Pour lui, qui « christianise » Aristote – il forge ainsi l’expression de « saint loisir » – la vie contemplative réside dans la connaissance et la « vision » de la « vérité divine », ce qui est un pléonasme. Dès lors, le religieux doit pleinement s’y consacrer, via les « œuvres spirituelles » comme l’enseignement. Et le dur labeur, le travail manuel ? Thomas le définit comme l’activité qui « [assure] la subsistance », autrement dit comme une contrainte imposée par la nécessité. Mais il n’est ni un devoir ni une fatalité. Si les religieux obtiennent par d’autres moyens de quoi survivre, par exemple en faisant l’aumône (que légitime par le théologien, dans un contexte historique où les ordres mendiants se développent), alors ils ne sont pas tenus de travailler de leurs mains. Cette activité humaine, trop humaine, les éloignerait de leur seule et unique vocation, la contemplation de Dieu.

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