Coup de fil
Marcel Gauchet : Vers une laïcisation du monde arabe ?
Alger, le 3 mai 2019. Pour le onzième vendredi consécutif, des manifestants défilent dans les rues pour protester contre le régime. © AFP
À l’occasion de l’ouverture du procès des attentats de Charlie Hebdo, la republication des caricatures de Mahomet en France a fait grand bruit. De nombreux médias ont rapporté les mouvements de protestations qui ont traversé le monde islamique, colportant l’image de sociétés arabes croyantes et très conservatrices. Pourtant, la sortie de l’Arab Barometer 2019, sondage d’opinion réalisé auprès de 25 000 personnes réparties sur onze pays arabes, semble montrer une tendance inverse. Il révèle qu’en une seule année, ceux qui se déclarent « non religieux » sont passés de 8% à 13%. Concernant les moins de 30 ans, la proportion de « non religieux » est passée, elle, de 11 % à 18 %, et ce chiffre atteint la moitié de la population chez les Tunisiens, un tiers chez les Libyens et un quart chez les Algériens. Comment expliquer cette évolution ? Pour Marcel Gauchet, directeur d’études à l’EHESS, auteur du Désenchantement du monde (Gallimard, 1985) et observateur des changements anthropologiques qui touchent notre temps, la ré-islamisation politique du monde arabo-musulman masque un changement anthropologique profond : l’occidentalisation culturelle.
- Le monde arabo-musulman s’occidentalise sur le plan culturel. La vision d’une religion circonscrite à la sphère privée, l’importance croissante du calcul économique, les revendications démocratiques associées à une forme d’individualisme – comme l’exigence du droit à la dignité individuelle –, tout cela révèle pour Marcel Gauchet une propagation des modes de pensée typique du monde occidental.
- Mais, pour l’auteur du Désenchantement du monde, ce processus de mutation culturelle a sa contrepartie. « Il engendre une réaction identitaire, religieuse et politique. C’est ce rejet de la pénétration occidentale qui se traduit dans la ré-islamisation ». Le Printemps arabe illustre bien ce double mouvement : la prise de pouvoir des partis islamistes coïncide avec un désaveu populaire profond à leur égard, ce qui pourrait expliquer en partie la baisse rapide de la religiosité dans le monde arabe.
- Au fond, ce qui se joue dans les sociétés arabes est un changement d’ordre anthropologique, qui ne signifie cependant pas un « ralliement inconditionnel » à un modèle préétabli. L’acquisition progressive de modes de pensée occidentaux interagit avec un passé lointain, une matrice de systèmes de valeurs, de rapports à l’autorité, et de comportements politiques typiques des structures familiales millénaires du monde arabe. « Cela peut produire des contradictions assez aiguës, et c’est ce qui rend l’avenir imprévisible. »