Matière à penser / octobre 2015
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Cet article est issu du numéro 93 de Philosophie magazine « Être ou avoir ? », en kiosque le 24 septembre 2015. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Le graphique
L’Europe et les réfugiés
Dans un texte de 1795 intitulé Vers la paix perpétuelle, Emmanuel Kant propose que soit reconnu le « droit pour l’étranger, à son arrivée sur le territoire d’un autre, de ne pas être traité par lui en ennemi ». L’étranger ne peut prétendre, précise le penseur des Lumières, à un « droit de résidence » – cela exigerait un traité particulier – mais à un « droit de visite » : « Ce droit, dû à tous les hommes, est celui de se proposer à la société, en vertu du droit de la commune possession de la surface de la Terre. »
Étonnamment, Kant étaye cette revendication sur une donnée factuelle, contingente du point de vue de la raison : la rotondité de la Terre. Si notre planète était une surface plate, les hommes pourraient résoudre les conflits qui naissent de leur inimitié, en se dispersant à l’infini. Dans la mesure où elle est sphérique, « ils doivent finalement se supporter les uns à côté des autres, personne n’ayant à l’origine plus qu’un autre le droit d’occuper tel endroit ». Pour conclure, Kant fait une remarque : « La communauté (plus ou moins étroite) formée dorénavant par les peuples de la Terre ayant globalement gagné du terrain, on est arrivé au point où toute atteinte au droit en un seul lieu de la Terre est ressentie en tous. Aussi bien, l’idée d’un droit cosmopolite n’apparaît plus comme chimérique et exagérée, mais comme un complément nécessaire du code non écrit du droit public de l’humanité. »
Face à l’afflux sans précédent de migrants et de réfugiés que connaît l’Europe aujourd’hui, la référence au cosmopolitisme de Kant, loin d’être « chimérique », est une clé qui nous permet de comprendre nos difficultés.