Enquête

Mayotte, la dystopie presque parfaite de Marine Le Pen

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Mayotte, la dystopie presque parfaite de Marine Le Pen

Marine Le Pen, présidente du groupe d’extrême droite Rassemblement national à l’Assemblée nationale, lors de sa visite du village de Handrema, sur le territoire français de Mayotte, le 6 janvier 2025. © Julien De Rosa/AFP

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La candidate du RN a investi le terrain mahorais depuis longtemps. Lorsqu’elle affirme que Mayotte est notre futur, celui d’un territoire de misère et de violence submergé par les immigrés, Marine Le Pen forge une dystopie puissante et anxiogène. Enquête sur l’histoire et les coulisses d’un investissement politique payant. 


 

Lorsque le parlement français vote en février dernier un projet de loi d’urgence pour la reconstruction du territoire de Mayotte, dévasté par le cyclone Chido, tout y en restreignant encore le droit du sol, Marine Le Pen a de quoi être satisfaite. Elle se présente comme la plus ancienne et la plus ardente avocate du plus jeune département de France, tout en réclamant la suppression du droit du sol pour lutter contre l’immigration. La candidate du Rassemblement National a compris depuis longtemps ce que Mayotte peut lui apporter. L’archipel est selon elle un enfer migratoire, sécuritaire, social, économique, éducatif, ce qui en fait à ses yeux la préfiguration de ce qui attend la France entière. « Mayotte, c’est notre futur », affirme-t-elle dans un entretien au Journal du dimanche. Cet enfer représente donc également pour elle un paradis idéologique, une miraculeuse coïncidence des contraires, entre sa volonté de dédiabolisation et sa fidélité aux idées de l’extrême droite.

Un intérêt ancien…

Marine Le Pen n’est en effet pas la première, dans sa famille politique, à s’y intéresser. Dans les années 1970, alors que les Comores (archipel dont Mayotte fait partie) se dirigent vers l’indépendance, le mouvement royaliste Action française lance une intense campagne de presse et de lobbying afin de garder Mayotte au sein de la France. C’est sous l’influence de ce courant de l’extrême droite, selon Rémi Carayol (dans Mayotte. Département colonie, La Fabrique, 2024), que les autorités françaises décident d’organiser un second référendum île par île, ce qui permettra en 1976 à Mayotte d’exprimer sa volonté de rester française. Familier des militants de l’Action française (mais aussi du mercenaire Bob Denard, très actif dans les Comores), Jean-Marie Le Pen hérite de cette vision impériale. Il évoque régulièrement Mayotte dans ses discours. En 2008, en meeting à Nice, il clame : « Mayotte est en train d’être colonisée par les immigrés comoriens et malgaches, et l’immigration clandestine fragilise considérablement un territoire déjà pauvre et sans ressources. » Il ajoute, ravi : « Une fois n’est pas coutume, je devrais remercier aussi l’un de nos concurrents, monsieur Estrosi, secrétaire d’État à l’Outre-mer et candidat à la mairie de Nice, qui a récemment proposé de supprimer le droit du sol à Mayotte, sage mesure que le Front national préconise d’appliquer à la France entière depuis 30 ans ! » Marine Le Pen suit donc avec soin les traces de son père.

Elle a compris l’intérêt que représentait pour elle Mayotte dès son accession à la présidence du Front national, en 2011. Le 31 mars de cette année, le territoire d’outre-mer devient le cent-unième département français. La députée européenne, alors, proteste, au nom des fondamentaux idéologiques de son parti : le rejet des immigrés et des étrangers. Elle affirme déjà sa volonté d’enterrer le droit du sol : « C’est une folie de faire passer Mayotte comme département sans supprimer le droit du sol, sans supprimer l’ensemble des aides sociales qui sont accordées aux étrangers. » Un an plus tard, elle déclare que le cas de Mayotte est « très intéressant », car « un tiers de la population est clandestine », ce qui implique qu’il faille « arrêter de faire de ces territoires [ultramarins] une attraction pour l’immigration ». Reste que le parti lepéniste a un lourd passif avec les Outre-mer. En 1987, Jean-Marie Le Pen n’avait pas pu mettre le pied en Martinique, empêché d’y atterrir par des manifestations d’opposants. En 2012, sa fille avait dû annuler sa visite en Guadeloupe et en Martinique. Elle doit à nouveau renoncer à un voyage aux Antilles en 2015. Un responsable du parti se lamente : « Les points noirs, ça reste Mayotte, les Antilles. Ça ferait des super images. »

…devenu passion

La présidente du RN entame alors une offensive de charme. Elle parle de Mayotte comme d’une « île très belle et très sauvage », « avec un lagon magnifique, mais complètement abandonnée ». En juin 2016, lors d’un entretien télévisé, elle affirme même au journaliste Francis Letellier, qui l’interroge : « Je suis allée à Mayotte. C’est très pauvre, Mayotte », et elle prend la défense des Mahorais qui manifestent violemment contre les migrants venus des Comores. Or malgré nos recherches, nous n’avons pas trouvé la trace de cette visite. D’après des proches de Marine Le Pen interrogés sur ce sujet, sa première visite sur l’île date effectivement de fin 2016. Aurait-elle menti, anticipant déjà sur le potentiel électoral de l’île ? Ou bien y aurait-elle effectué un ou plusieurs séjours privés ? Le service de communication du Rassemblement national n’a pas répondu à nos messages sur ce point.

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