Métaphysique des tubes (digestifs)

Temps de lecture : 10 min

Métaphysique des tubes (digestifs)

© Akatre/Costume 3 pièces pour PM

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 50 de Philosophie magazine « 50 - juin 2011 », en kiosque le 25 mai 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Tour à tour marmite, broyeuse, alchimiste, l’estomac se voit paré des fonctions les plus surprenantes, de l’Antiquité à nos jours. Il faut dire que l’enjeu est de taille : digérer, c’est faire émerger la vie, le sentiment, et même l’esprit de la matière mastiquée.

Manger, ingurgiter, digérer. Quoi de moins philosophique en apparence que l’organe permettant ces opérations animales ? Et pourtant, derrière le gargouillis de nos estomacs se cache une mystérieuse opération, la métamorphose des aliments en chair. Véritable énigme pour la philosophie, elle s’est déclinée différemment en fonction des contextes culturels dans lesquels elle s’est développée : transformation du mort en vivant, de l’inerte en sensible, de l’autre en même. Voici, en cinq étapes, un court traité de métaphysique gastrique.

 

Antiquité

La diète éthique

L’estomac et les autres organes de la digestion (comme les intestins) ne jouissent pas, dans nos sociétés pourtant ogresses, d’une excellente réputation. Ces viscères nous rappellent notre animalité et ses produits les plus répugnants. Il n’en a pas toujours été ainsi. Si les Romains auscultaient les entrailles des victimes sacrifiées pour déchiffrer les augures (augure, ou haruspice, vient du latin haru-spicere : « regarder les entrailles »), c’est que le ventre était doué d’une certaine aura. Manger et digérer n’est pas, pour les anciens, une simple affaire de physiologie : car en mangeant, l’homme se façonne. Dans un univers où il n’est pas dissocié de la nature, mais est, au contraire, une véritable parcelle du cosmos, manger revient à déterminer son rang et la place qu’il doit y occuper. Assimiler, incorporer les aliments, c’est les rendre semblables à soi tout en se rendant semblable à eux. C’est aussi assurer son indépendance en délimitant sa citadelle intérieure. Selon Plutarque (vers 46 ap. J.-C.-vers 125), premier grand théoricien du végétarisme dans Sur l’usage des viandes, le carnivore devient comme le carnassier : manger de la viande témoigne de notre cruauté autant qu’il la renforce en nous communiquant le caractère sanguinaire des bêtes. Manger est donc aussi une question d’éthique : en s’alimentant l’homme décide en quelque sorte du vivant qu’il doit être. De la croissance de l’embryon à la détermination du caractère, un flux continu de matière fait de la digestion et de son émissaire, le ventre, des acteurs essentiels de la vie. Choisir son alimentation n’est donc pas une mince affaire. Pour Aristote, la qualité et la vigueur de la semence masculine sont ainsi directement liées à ce que mangent les hommes : dans De la génération des animaux, il explique en effet qu’elle est un résidu des aliments digérés. L’embonpoint est alors l’indice que le corps détourne au profit du gras ce qui devrait normalement servir à la production de la semence, d’où la stérilité… Cette éthique de la chère est finalement élevée au rang d’art culinaire par Sénèque, pour qui « notre indépendance tient pour une bonne part à un estomac bien élevé »… Si, pour tous, l’autarcie recherchée repose sur le choix de l’alimentation, les régimes varient en fonction des conceptions de la digestion. L’estomac triture-t-il, jusqu’à les broyer, les aliments ingérés ? ou bien les cuit-il en vertu de la chaleur animale ? Aussi cocasse que puisse paraître l’alternative, la question est en réalité cruciale. Puisque la digestion est pour Sénèque une cuisson à bonne température, et l’indigestion une putréfaction, la nourriture saine est celle qui ne provoque pas d’excès de chaleur dans l’estomac. Le sage stoïcien bannit donc les huîtres de son assiette… Trop froides et trop molles, elles exigent de l’estomac une production de chaleur excessive, qui engendrera une putréfaction néfaste.

Cet article est réservé aux abonnés