Pensées d'ailleurs

Ndoki

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Cet article est issu du numéro 68 de Philosophie magazine « 68 - avril 2013 », en kiosque le 21 mars 2013. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Ces sorciers africains avancent toujours masqués. Une bonne raison pour être courtois avec les gens que l’on croise.

J’ai une amie très chère, originaire du Congo-Brazzaville. Je la connais de longue date et nous avons l’habitude de plaisanter, surtout lorsque nous nous revoyons après un long moment. Elle m’apostrophe alors : « Tobie, comment va l’araignée ? » Et je réponds : « Et toi, les deux yeux que tu as derrière la nuque ? »

L’on dit au Congo que certaines personnes, pourtant d’apparence banalement humaine, naissent avec un organe surnuméraire, logé dans leur ventre. En munukutuba, en lingala, on appelle cette « chose » kundu. Parfois on précise qu’il s’agit d’une araignée. Les humains qui en sont porteurs, on les dit ndoki, ce que l’on pourrait traduire par « sorcier ». On dit aussi qu’ils ont « quatre-z-yeux » ou qu’ils « voient la nuit » ou encore « qu’ils mangent ». Mais ces sorciers le sont par nature, ce qui les distingue de ceux qui « font de la sorcellerie », qui manipulent le kindoki, qui fabriquent des sorts, des « bouteilles », des objets maléfiques, stricto sensu : des « malfaisants ». Si l’on peut accuser de malveillance les sorciers « par technique », qui agissent par vengeance, par jalousie, par envie, par ambition et non du fait d’une sorcellerie substantielle, on ne peut guère que se plaindre des sorciers « par nature » qui, au fond, n’y peuvent rien. L’anthropologue britannique Evans-Pritchard, qui distinguait les deux sorcelleries grâce aux deux termes existant en anglais, witchcraft et sorcery, racontait déjà en 1937 que les Azandé réalisaient de véritables autopsies et découvraient parfois d’étranges objets dans les cadavres des sorciers, comme des boules de cheveux avec quelques dents (des tératomes ?). Cependant, lorsque le sorcier est vivant, on se contente de l’autopsie d’un poulet sacrifié pour diagnostiquer sa sorcellerie.

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