Oiseaux de nuit

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Charly Voodoo en 2018 © William Beaucardet

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Cet article est issu du numéro 125 de Philosophie magazine « Et vous, comment faites-vous la fête ? », en kiosque le 28 novembre 2018. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Avec un accordéon, des drogues de synthèse ou un beau réseau d’amis, nos cinq témoins ont inscrit la fête au centre de leur existence. Sous le regard complice du philosophe Michaël Fœssel, ils nous expliquent pourquoi.

Michaël Fœssel donne ses rendez-vous plutôt l’après-midi, autour d’un café bien serré. Car le philosophe est un noctambule. Fêtard enseignant à Polytechnique, amateur des clubs berlinois spécialiste de Kant, il est l’auteur d’un lumineux essai sur le choix de l’obscurité : La Nuit. Vivre sans témoin (Autrement, 2017). Pour cet auteur, conseiller de la rédaction de la revue Esprit et amateur de sujets philosophiques en friche, comme la mise en scène de notre intimité (La Privation de l’intime, Seuil, 2008) ou notre aptitude à consoler (Le Temps de la consolation, Seuil, 2015), la fête ménage la possibilité d’un clair-obscur. Elle inaugure un « temps sans calcul ni comparaison » où « faire varier librement les impératifs du jour ». Il a lui-même éprouvé dans l’obscurité du Berghain, le célèbre club de la capitale allemande, une forme de dévoilement de la vérité, d’alètheia en grec. « Voir selon l’alètheia, écrit-il, c’est percevoir ce qu’il y a de jour dans la nuit, de beauté dans la disgrâce, de faiblesse dans la force, de féminin dans le masculin, d’ivresse dans la santé, de guerre dans la paix. » De ces altérations sensorielles qui modifient l’appréhension des autres et de soi, le philosophe sonde aussi les dimensions politiques : l’expérience de l’illégalité, le renversement des hiérarchies, l’abolition du temps productif et la mise en échec des logiques professionnelles. D’après lui, la nuit est une décision philosophique plutôt qu’une réalité physique, un choix qui autorise la libération des comportements et des corps mais aussi des pensées et des imaginaires. Alors que nous réunissions cinq témoignages de femmes et d’hommes faisant la fête à leur façon, seuls ou à plusieurs, au café, dans les cabarets ou les festivals, nous lui avons demandé d’éclairer « ce que la nuit fait au jour ». Ensemble, nous avons exploré comment le consentement à l’obscur et le choix de la fête façonnent nos vies, sûrs de ce privilège : « L’homme est un être capable d’éclipses. »

 

“Tout est différent la nuit, dans cet espace à l’abri du jugement” 

Charly Voodoo / Pianiste au cabaret de Madame Arthur (Paris)

« Mon parcours a commencé avec la musique classique, au Conservatoire et en fac de musicologie. J’enseignais la musique mais il me manquait l’émotion de la scène, un rituel. Il y a une dizaine d’années, j’ai assisté à un festival de burlesque, un strip-tease très ancien et théâtralisé. Il s’en dégageait une liberté communicative. Je m’en suis inspiré et j’ai alors posé les prémices de mon personnage, Charly Voodoo. Un jour, on me contacte : le cabaret de Madame Arthur était en travaux, il allait être repris et on cherchait un pianiste. Quelques semaines plus tard, j’essuyais les plâtres dans ce qui avait été le premier cabaret travesti et transsexuel de Paris, dans les années 1940. Ici, il faut que “ça joue”. Alors je mêle les chansons légères, les concertos de Rachmaninov et l’improvisation, dans une ambiance extraordinaire. Quand je sors de la loge et que je descends sur scène, je ressens une émulation. Le public devient silencieux. J’ai le pouvoir de susciter une émotion. Les spectateurs sont parfois directement pris à partie par l’un d’entre nous. Je veille à ce qu’ils ne soient pas trop malmenés par des plaisanteries qu’on ne se permettrait pas le jour. Car tout est différent la nuit, dans cet espace à l’abri du jugement : la façon de voir les choses et de les ressentir, l’énergie qui s’en dégage. Mon personnage est d’ailleurs réservé à la fête, et je ne peux l’incarner, dans toute sa liberté, qu’en portant le masque. Cette créature où cohabitent le féminin et le masculin a continué de grandir avec le temps. J’aime avoir le sentiment que les gens me voient double alors que ces deux personnalités se rejoignent. Je ne me comporte ni ne parle pas vraiment différemment. Puis il existe malgré tout des codes, sans qu’il y ait une école du cabaret. Tout n’est pas permis. En dehors du cabaret, qui n’est pas vraiment un “travail”, je ne sors plus tant. Mes derniers épisodes de nuit consistaient à sortir dans un club électro, à prendre la musique en face. J’écoutais et j’observais le mouvement général. J’étais planté là, mais tout se déchaînait à l’intérieur. »

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