La lettre du jeudi
Parler avec les morts
© Kateryna Hliznitsova/Unsplash
« “Xanita est toujours avec moi. Présente. Très présente. Quand on gagne comme quand on perd. Je l’ai sentie avec nous ce soir. Comme tous les jours”, a déclaré Luis Enrique après la finale de la Ligue des Champions samedi dernier. L’entraîneur du PSG a perdu sa fille en 2019, d’un cancer des os. Elle était âgée de 9 ans.
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J’ai repensé aux mots de Luis Enrique en foulant les allées du petit cimetière de Milon-la-Chapelle, dans les Yvelines, où est enterré mon père. Face aux tombes, les gens adoptent diverses attitudes : ma mère, par exemple, est du genre “actif”. Elle arrive généralement chargée comme une mule – de pots de fleurs, d’ustensiles de jardinage et de nettoyage, ainsi que d’en-cas variés. À peine passées les grilles, elle fonce vers l’arrosoir, qu’elle remplit à ras bord, saisit un balai et s’arme de brosses. Puis elle passe une heure au cimetière à s’affairer, sans perdre une seconde dans la contemplation. Maman désherbe, arrose, époussette, frotte, récure la sépulture avec une énergie qui me laisse toujours pantoise. “Tu sais qu’on pourrait faire appel à une entreprise de nettoyage ?”, ai-je une fois proposé. “Tu n’y penses pas”, me suis-je vu rétorquer. Pour ma mère, il n’est pas question de déléguer cette activité – officiellement parce que c’est trop cher, mais sans doute aussi parce qu’elle en a besoin : ce grand ménage est sa thérapie. Après tout, mieux vaut noyer son chagrin dans l’eau de Javel que dans l’alcool.
Elle n’est pas la seule à opter pour cette stratégie. Ma belle-tante, elle, ne se contente pas d’astiquer les tombes de mon père et de son propre mari ; elle va jusqu’à entretenir celle d’un soldat mort pendant la Première Guerre mondiale, inhumé quelques mètres plus loin. “Regarde, on ne voit presque plus son nom”, s’émeut-elle en arrachant les minuscules touffes de mousse qui s’accrochent sur la pierre. “Il n’avait pas vingt ans. Tu te rends compte ?” Non, je ne me rends pas compte, ai-je pensé. Mais est-ce que quiconque réalise ce qu’est la mort ? Cela fait 25 ans que mon père est parti – pourtant j’ai le sentiment de ne l’avoir jamais compris.
Il se trouve que j’appartiens à une autre catégorie parmi les visiteurs de cimetières : ceux qui parlent aux disparus. Comme Luis Enrique, je converse avec mes morts. Lorsque je me rends au cimetière, il m’est inconcevable de ne pas raconter à papa ce qu’il m’est arrivé dernièrement, quelles questions je me pose, mais aussi de lui demander comment ça va, s’il se sent bien ici, si le voisinage est amène… Récemment, le cimetière a accueilli comme nouvelle pensionnaire la chanteuse Colette Renard, autrice de délicieuses paillardes ; j’imagine qu’ils s’entendent bien. Cette manière de s’adresser aux défunts peut sembler complètement délirante aux esprits rationnels, dont je suis en temps “normal” – malgré mes efforts, je n’ai jamais réussi à croire en un Dieu, encore moins à une vie après la mort. Or la mort n’est pas normale ; elle est l’indicible par excellence, la brèche d’immonde face à laquelle je préfère le déni. Lorsque je “vais voir” mon père, je lui parle : c’est ma façon à moi de tolérer l’insupportable. Je n’irai pas jusqu’à affirmer qu’il me répond, mais sa présence est là, il existe d’une manière ou d’une autre.
Vous me prenez pour une folle ? Sachez que nous sommes nombreux à nous confier aux disparus, si j’en crois les témoignages étonnants que rapporte Vinciane Despret dans son essai Au bonheur des morts (La Découverte, 2015). La philosophe rappelle que nos sociétés laïcisées sont bien les seules à assimiler le trépas au néant : “L’idée que les morts n’ont d’autre destin que l’inexistence atteste d’une conception de leur statut très locale et historiquement très récente. Elle s’est imposée avec une telle force qu’elle est devenue, chez nous, conviction officielle.” Or cette conception “désenchantée” de la mort a mué en une injonction, celle de couper les ponts avec les disparus. “Symptôme de cette domination, la théorie du deuil est devenue une véritable prescription : ‘On doit faire le travail du deuil’. Fondée sur cette idée que les morts n’ont d’autre existence que dans la mémoire des vivants, elle enjoint à ces derniers de détacher les liens avec les disparus. Et le mort n’a d’autre rôle à jouer que celui de se faire oublier.”
Contre toute attente, les gens résistent à cette conception dominante. “Nombreuses, très nombreuses, sont les personnes qui continuent à créer et à explorer, de manière souvent inventive, des rapports avec leurs morts.” Souvent, cela se fait en secret – un ésotérisme furtif, aussi intime qu’un cimetière est public. Pour ma part, je compte bien continuer à papoter en douce avec papa. »