La lettre du mardi
“Personne n’y comprend rien” : quand le confusionnisme s’invite au sommet de l’État
17 janvier 2007. Nicolas Sarkozy, candidat (UMP) à l’élection présidentielle française de 2007, avant l’enregistrement de l’émission “FOG” animée par Franz-Olivier Giesbert. © AFP
« Depuis la condamnation de Nicolas Sarkozy à cinq ans de prison pour “association de malfaiteurs” dans l’affaire libyenne, de nombreux politiques et éditorialistes critiquent cette décision au nom de la défense de l’État de droit. L’ex-président lui-même dénonce un “complot”. Comment continuer à y voir clair face à cette rhétorique confusionniste ?
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“Ce combat, je le mène pour l’État de droit.” La une du JDD datée du 28 septembre a dû faire bondir un certain nombre de professeurs de droit. Nicolas Sarkozy, ressorti sans menottes du tribunal de Paris dans l’attente de son incarcération prévue en octobre, attaque violemment l’institution judiciaire, qu’il accuse de mener un “complot” contre lui. Alors que l’ex-chef de l’État aurait pu s’en tenir, pour sa défense, à critiquer une “erreur judiciaire” ou un “scandale” – c’est son droit –, il déploie une rhétorique fallacieuse qui jette un discrédit sur l’ensemble de la profession. Devant ces propos outranciers, j’ai repensé au documentaire Personne n’y comprend rien, sorti en janvier 2025, qui revient justement sur cette affaire. Un film accablant pour Nicolas Sarkozy et ses collaborateurs Claude Guéant et Brice Hortefeux, grand mais discret succès en salles, dont le titre prend aujourd’hui une dimension nouvelle.
La formule est de Nicolas Sarkozy lui-même. Interrogé sur ses liens avec le régime dictatorial et terroriste de Mouammar Kadhafi, il avait ironisé : “Les Français sont bien en peine de résumer ce qu’on me reproche, personne n’y comprend rien.” Le titre du documentaire était une litote parfaitement trouvée. Certes, de loin, cette affaire ressemblait à un embrouillamini mêlant récits obscurs, rendez-vous secrets, règlements de compte et intermédiaires véreux. Mais une fois les sources mises bout à bout par les journalistes de Mediapart, après un exercice de recoupage et de vérification rigoureux, tout devenait clair : oui, l’équipe du futur candidat à la présidentielle de 2007 a bien entrepris de faire financer sa campagne avec de l’argent libyen. C’est d’ailleurs ces faits qui motivent la décision du tribunal (longue de 400 pages) : Nicolas Sarkozy a “laissé ses plus proches collaborateurs et soutiens politiques sur lesquels il avait autorité et qui agissaient en son nom” agir en ce sens.
Comment démontrer qu’il n’y a pas de complot ? C’est tout le problème. Par définition, un complot est ourdi dans l’ombre et n’a pas vocation à être éventé. S’il existe, il faut généralement attendre des décennies pour qu’il soit mis au jour : en général, c’est parce que l’un des acteurs n’a plus peur de parler ou que des archives sont ouvertes. Quand on utilise cette rhétorique complotiste, plutôt que de procéder à des démonstrations argumentées sur le fond, on fait mine de vouloir rétablir une vérité alors qu’on opère en réalité l’inverse : on désoriente les regards, on crée de la confusion et l’on produit un gigantesque écran de fumée. On jette une lumière noire sur la réalité.
Crier au complot face à une réalité qui déplaît, c’est une tactique bien connue des “confusionnistes”. Le philosophe Philippe Corcuff croque cette galaxie dans La Grande Confusion. Comment l’extrême droite gagne la bataille des idées (Textuel, 2021). Selon lui, le complotisme est l’une des manifestations du confusionnisme ambiant, notion qu’il définit comme “une désagrégation relative des repères politiques antérieurement stabilisés autour du clivage gauche/droite et le développement de passerelles discursives entre extrême droite, droite, gauche modérée et gauche radicale.” Les discours idéologiques se brouillent, les clivages s’estompent. Les affaires judiciaires impliquant des politiques renforcent cette tendance. L’auteur montre qu’il existe aujourd’hui un “complotisme tactique en milieu politicien” : historiquement logé aux extrêmes, il s’est banalisé au point de devenir une arme politique jugée acceptable par des partis de gouvernement.
La rhétorique complotiste ne vise pas la recherche de la vérité. D’essence politique, elle veut produire des effets, susciter des émotions qui auront des conséquences tangibles sur la vie publique. Quels effets Nicolas Sarkozy souhaite-t-il obtenir ici ? On ne peut manquer, a minima, d’y voir une forme pragmatique d’intimidation des magistrats qui auront pour tâche de le juger en appel : l’ex-président entend peser lourdement sur les débats avant même qu’ils ne soient rouverts. Mais ce procédé me semble avoir une dimension symbolique plus forte encore. Dans ce brouillard qu’il entretient au nom de la défense supposée de “l’État de droit”, Nicolas Sarkozy affirme en réalité que toute décision qui ira contre ses intérêts personnels ira contre ceux de la communauté. Comment nommer ce mélange d’intimidation de la justice et de déni de souveraineté, sinon par le terme de “logique mafieuse” ? »