Hors-série « L'amitié »
Peut-on se lier d'amitié avec ses collègues ?
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Cet article est issu du Hors-série n°N° 50 de Philosophie magazine « L’amitié. Ce que nous avons de meilleur ? », en kiosque le 29 juillet 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Parce qu’il est cet inconnu familier dont la fréquentation nous est imposée au quotidien, le collègue semble être l’inverse d’un ami. Pourtant, il n’est pas exclu que cette relation « accidentelle » se transforme en douce connivence, voire en complicité exceptionnelle.
« Nous sommes collègues, et néanmoins amis. » Ainsi avons-nous pris l’habitude de nous présenter, l’un de mes amis et moi, lorsque nous arrivons dans une soirée. Nous en rions, bien sûr. Mais si nous nous plaisons à employer cette formule, c’est aussi parce qu’elle recèle une certaine vérité, celle de l’incongruité de toute relation née au travail : peut-on, au fond, être véritablement amis lorsqu’on travaille ensemble ?
L’open space, ce « tue-l’amitié »
S’il y a bien une figure étrange dans nos sociétés contemporaines, c’est celle du collègue. Du latin collega, « celui qui a été élu en même temps », le mot désigne cet inconnu dont votre chef a jugé bon de vous imposer le doux commerce sans vous avoir demandé votre avis. Si vous l’abhorrez, il y a de grandes chances que votre hostilité soit partagée par le malheureux élu. Moqué dans les films ou dans les séries, le personnage se caractérise au mieux par sa maladresse, au pire par sa rudesse, et semble avoir été principalement créé pour vous pourrir la vie. Or il est amené, depuis l’invention de l’open space, non seulement à empiéter sur votre espace vital mais aussi à passer un nombre d’heures incalculable en votre compagnie (il se peut que vous le fréquentiez davantage que votre propre partenaire). C’est notre lot à tous : on ne choisit pas sa famille… ni ses collègues. La relation de travail est ainsi à l’opposé de l’amitié, qui est, elle, librement choisie. Comment imaginer qu’une quelconque intimité naisse de cette sociabilité imposée ?
"Le collègue a quelque chose de cette 'inquiétante étrangeté' décrite par Freud : il vous est à la fois parfaitement familier et singulièrement étranger"
Le chef a beau multiplier les pots pour « faire connaissance », rien n’y fait : on renâcle à faire ami-ami avec son collègue. Quand on ne le déteste pas, on préfère garder vis-à-vis de lui une certaine distance. Malgré sa proximité physique, le voisin de bureau demeure ainsi un objet d’étonnement ou de curiosité, tout en restant inaccessible. On rêve de le cerner, mais on se garde bien d’aller remuer les tréfonds de sa personnalité, comme si on en avait peur. Le collègue a quelque chose de cette « inquiétante étrangeté » décrite par Freud : il vous est à la fois parfaitement familier (vous connaissez jusqu’au grincement de ses mâchoires lorsqu’il croque son sandwich) et singulièrement étranger. Vous ignorez ce qu’il fait de ses nuits (bridge ou poker ? comédie romantique ou soirée SM ?), et préférez ne pas le savoir, d’ailleurs.