L’aventure d’un classique
Olivier D’Jeranian : “Épictète a mis au point une théorie radicale de la responsabilité”
Epictète. Illustration Philo éditions ©William L. ©Tallandier/Bridgeman Images
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Cet article est issu du numéro 162 de Philosophie magazine « Faut-il suivre son intuition ? », en kiosque le 25 août 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Pour son traducteur Olivier D’Jeranian, l’auteur des Entretiens a toujours tenu à lier théorie et pratique philosophique, tout en renouvelant nos conceptions de la liberté.
« Sur les huit à douze livres que comptaient à l’origine les Entretiens d’Épictète (50-125), quatre seulement nous sont parvenus. Mis en forme une dizaine d’années après la mort de ce dernier par Arrien, un écrivain et haut fonctionnaire qui fit carrière en politique et dans l’armée, ces propos servirent à la composition du célèbre Manuel. C’est à la manière de Xénophon qu’Arrien voulut conserver la mémoire du stoïcien, qui, comme Socrate, n’avait rien écrit. Ses Entretiens sont ses notes de cours recueillies durant son séjour auprès d’un maître déjà âgé, qu’il fut contraint de publier parce que des versions pirates circulaient sans son accord.
Là où le Manuel consiste en des sentences que le “progressant” doit avoir constamment “sous la main”, les Entretiens retranscrivent un cours destiné en fait à deux publics distincts. Sa première partie, réservée aux disciples ayant fait profession de philosophe, était consacrée à l’exégèse des textes canoniques des maîtres du stoïcisme – particulièrement Chrysippe (281-205 av. J.-C.) – et à l’apprentissage des doctrines ; sa seconde, plus rhétorique, portait sur des questions éthiques et était ouverte au tout venant, la situation géographique de Nicopolis, où Épictète avait été exilé en 94, lui offrant une popularité notoire. C’est d’elle qu’Arrien a jugé bon de garder le souvenir.
Pour Épictète, l’importance de la logique et de l’art dialectique ne devrait en aucun cas faire perdre de vue la finalité de l’enseignement du stoïcisme, “vivre en accord avec la Nature”. Il fallait devenir philosophe, et non technicien de la philosophie, et pour cela ne jamais séparer théorie philosophique et pratique de la philosophie. Cet enseignement porte la trace des deux influences majeures des stoïciens, qui héritèrent du socratisme dans sa tendance cynique, et des mégariques, parmi lesquels le grand dialecticien Diodore. Ce double héritage apparaît chez Épictète, expert à la fois en logique et dans l’art socratique de la réfutation. Lui qu’on surnommait “le petit Socrate” maniait aussi bien les syllogismes que la diatribe d’un Diogène et était toujours enclin à éprouver la valeur morale de ses auditeurs dans le langage de la koinè, le style vulgaire et le parler franc de l’époque. Son école ne se définit pas comme un lieu de loisir (skholè) où l’on étudie pour étudier, mais comme une palestre [le gymnase de l’Antiquité] philosophique où l’on forme des hommes de bien. Sa popularité dans l’Antiquité contraste avec le regard sévère que les historiens de la philosophie ont porté sur lui, ne voyant dans ce stoïcien de l’époque impériale qu’un directeur de conscience, un continuateur zélé sans commune mesure avec les figures de proue du Portique. Les récentes études montrent toutefois que les Entretiens recèlent des trésors d’innovations théoriques, au premier rang desquelles se trouvent deux concepts clés dont l’articulation inédite revient à Épictète : la prohairesis, que l’on traduit par faculté de choix, et la division entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. De ces concepts résulte une théorie radicale de la responsabilité, qui fait sa spécificité et son originalité.