Généalogie
“Phryge from desire” : retour sur la symbolique tous azimuts de la mascotte de Paris 2024
Stade de France, à Saint-Denis (93), le 8 septembre 2024. La Phryge olympique, mascotte officielle des Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024, défile lors de la cérémonie de clôture des Jeux paralympiques. © J.E.E./Sipa
Elles sont rigolotes, enjouées… et elles ressemblent toujours à des clitoris : les mascottes des Jeux olympiques de Paris, baptisées du néologisme de « phryges ». Revenons sur l’histoire de ce symbole de lutte et de libération, le bonnet phrygien, souvent récupéré par le pouvoir.
Lors de la cérémonie de clôture des Jeux olympiques, les « phryges », mascottes officielles des Jeux olympiques, ont revêtu leurs habits de lumière : une tenue pailletée du plus bel effet. Leur rigidité un peu pataude, leurs grands yeux écarquillés – ronds comme des soucoupes – et leur front retroussé ont petit à petit conquis le cœur des supporters.
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Phryge et feu ardent
Et pourtant, ce n’était pas gagné. Selon un sondage réalisé par l’institut marketing Harris Interactive, au moment où les phryges ont été dévoilées au grand public, en 2022, 24% des interrogés affirmaient que la mascotte « ne leur plaisait pas ». Certains se moquaient de sa silhouette, qui n’était pas sans rappeler la forme d’un clitoris (notamment pour le capuchon du bonnet). Sur le plan historique, la forme est pourtant tout à fait fidèle. « Le bonnet de forme phrygienne » est précisément connu pour être reconnaissable à « sa protubérance ramenée vers l’avant […] plus difficile à réaliser pour les bonnetiers », explique l’historien Bernard Richard dans son livre Les Emblèmes de la République.
Si l’on s’en réfère à l’histoire de ce symbole, l’image à la fois érotique et militante du clitoris n’est peut-être pas totalement à côté de la plaque. Le « dieu » grec (en l’occurrence, censément « le plus beau des mortels ») connu pour arborer un tel chapeau se prénomme Ganymède, réputé pour être particulièrement séduisant. Dans le Phèdre, Platon le décrit comme « un beau jeune homme » suscitant un flot de désir ardent (hímeros, ἵμερος) chez Jupiter lui-même, qui tombe fou amoureux de lui. Ce beau garçon au bonnet phrygien « remplit d’amour l’âme » ; une dimension flamboyante déjà présente dans les plus anciens vestiges de ce couvre-chef, qui ornait également la tête de Mithra, le dieu du soleil en Iran, au IIe siècle de notre ère, représenté avec un bonnet et une grande cape flottante.
Le bonnet du pauvre
Mais le sort des bonnets phrygiens n’a pas toujours été enviable. Comme les mascottes à leur effigie, ils ont connu des revers de médaille, des périodes plus sombres… et plus fades. Chez les Romains, ces bonnets retroussés ont été pendant longtemps une « marque d’altérité » – un stigmate – propre aux Orientaux. Les historiennes Florence Gherchanoc et Valérie Huet expliquent que « le bonnet phrygien » était alors associé aux « porteurs de braies, tuniques, manteau […] à la chevelure et barbe hirsutes » (« Pratiques politiques et culturelles du vêtement », in : Revue historique, 2007).
En Grèce antique, ces couvre-chefs étaient le symbole des esclaves affranchis, affublés de l’ancêtre de la « phryge » que l’on appelle un pileus – ce qui vient de pilus, signifiant « poil », parce qu’il était fait en feutre, à partir de poils non tissés et durcis par la colle. Le tout donnait un accessoire rêche et grisâtre. C’est, selon Bernard Richard, un bonnet tout aussi terne « de couleur indéterminée, plutôt fanée, passée à l’usage » qu’arboraient également les artisans modestes du faubourg Saint-Antoine, à Paris, que l’on surnommait pour cette raison « bonnet de laine » pendant la Révolution et à la fin du XVIIIe siècle.
C’est à ce moment-là que ces bonnets de pauvres sont devenus rouges comme la colère du peuple. Ils ne seront plus simplement posés sur les têtes, mais brandis sur des fourches. Ils deviennent alors un symbole de subversion du pouvoir ainsi que l’incarnation d’une révolution à la fois politique et artistique. « Je fis souffler un vent révolutionnaire. Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire », écrit Victor Hugo dans ses Contemplations (1856). Ce rouge flamboyant est alors associé à la hardiesse et à la joie révolutionnaires. « On préférait la couleur rouge à toute autre comme plus gaie, plus éclatante, plus agréable à la foule », détaille Jules Michelet. Un texte anonyme, décrivant l’assemblée électorale de la ville de Sens en 1792, compare l’ensemble des électeurs à bonnets rouges à « un champ de coquelicots ».
Récupération d’un symbole
Avec leurs grands yeux gentils, les mascottes 2024 ont pour le moins perdu de leur aura révolutionnaire, pour devenir des symboles officiels. Elles ont gardé la gaieté et ont laissé de côté la lutte. Les fourches et le sang monarchiste qu’elles incarnent sont très loin de leur design cartoonesque et volontiers enfantin (les enfants ont été les premiers admirateurs de la mascotte, 88% des interrogés de 8 à 11 ans ont affirmé qu’elles leur plaisaient).
Mais cette récupération ne fait que rejouer l’histoire. Au début du XVIIIe siècle, les milieux aisés et cultivés étaient friands de ce bonnet, non pour sa force subversive mais parce qu’il était la marque du mouvement néoclassique, prônant un retour à l’Antiquité. Au XIXe siècle, le roi Louis-Philippe autorisa la diffusion de ce symbole, dans le but d’unir une France divisée entre les camps royaliste et républicain. Eugène Delacroix, qui a peint le célèbre La Liberté guidant le peuple, représentant Marianne arborant le bonnet phrygien, était lui-même un dandy parisien, bonapartiste, conservateur… et antirépublicain !
Un clitoris anarchiste ?
Néanmoins, l’aura des phryges des Jeux olympiques a amplement dépassé le cercle des officiels et des représentants du pouvoir. Elles ont, au fil de leurs apparitions, pu jouir d’une audience particulièrement amusée sur les réseaux sociaux (X, Instagram, TikTok… quand elles se sont essayées à tous les sports sans démériter, lorsqu’elles ont orné la voiture du parathlète Théo Curin, etc.). Dans la continuité de la cérémonie d’ouverture des JO, les mascottes ont offert une image moderne et un brin rebelle de la France. Avec leur sourire cocasse et déluré, elles ont pu incarner d’une certaine manière l’été de trêve olympique, portée par la ferveur sportive vécue par les supporters de tous bords politiques après une période électorale mouvementée en France.
La ressemblance avec un clitoris géant, jamais démentie par les organisateurs des Jeux, a contribué a conférer à ce symbole une image féministe et pop, en phase avec l’air du temps et loin de l’imagerie officielle habituelle – coq, cocarde et drapeau – plus policée. Dans son livre intitulé Le Plaisir effacé. Clitoris et pensée (2020), la philosophe Catherine Malabou affirme à ce titre que le clitoris est par essence « anarchiste ». Les multiples métamorphoses du symbole républicain qu’est le bonnet phrygien laissent donc supposer que celui-ci pourra à nouveau changer de sens et acquérir de nouvelles dimensions à l’avenir. Les manifestations qui ont eu lieu samedi 7 septembre dernier, en opposition à la désignation du nouveau Premier ministre Michel Barnier, ont proposé une version maléfique de la mascotte. La phryge aux yeux étincelants de colère a ainsi retrouvé, l’espace d’un instant, tout son charisme contestataire.