Expérience
Physique et mental
(cc) mako10 / Flickr
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Cet article est issu du numéro 65 de Philosophie magazine « 65 - décembre 2012, janvier 2013 », en kiosque le 29 novembre 2012. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La course de l'Ultra-Trail a débuté hier et se poursuit jusqu'au 1er septembre 2013. Étienne Klein a relevé ce défi sportif. Il en tire une leçon sur les pouvoirs du corps.
Dans le livre III de l’Éthique, Spinoza pousse une espèce de cri : qu’est-ce que peut un corps ? Et il répond. Personne n’en sait rien. En tout cas, personne ne sait d’avance ce que peut un corps : « L’expérience, écrit-il, n’a jusqu’ici enseigné à personne ce que, grâce aux seules lois de la Nature […], le corps peut ou ne peut pas faire, à moins d’être déterminé par l’esprit. Car personne jusqu’ici n’a connu la structure du corps assez exactement pour en expliquer toutes les fonctions, et je ne veux rien dire ici de ce que l’on observe chez les bêtes et qui dépasse de loin la sagacité humaine, ni des nombreux actes que les somnambules accomplissent durant le sommeil et qu’ils n’oseraient pas faire éveillés […]. En outre, personne ne sait de quelle manière ou par quels moyens l’esprit met le corps en mouvement, ni combien de degrés de mouvement il peut lui imprimer, et avec quelle vitesse il peut le mouvoir » (Éthique, livre III, scolie de la proposition 2, traduction Roger Caillois).
Ce texte, écrit il y a plus de trois siècles, entre en résonance avec la recherche du franchissement des limites que l’on peut observer aujourd’hui dans les pratiques sportives, tant au niveau professionnel qu’amateur. Ainsi, les jeux Paralympiques ont magnifiquement illustré la thèse de Spinoza en montrant que tel ou tel corps n’est jamais un corps quelconque, que nul corps ne peut être dit normal, parce qu’il est impossible de déterminer comment sont enveloppés, dans un corps donné, les différents modes d’existence de la personne dont ce corps particulier est le corps. Avez-vous vu le Fidjien Iliesa Delana, unijambiste, franchir à Londres, lors de l’épreuve de saut en hauteur, une barre placée à 1,74 m ? Sa gestuelle incroyable associée à la détermination furieuse qu’on pouvait lire sur son visage donnaient empiriquement raison à Gilles Deleuze commentant Spinoza : « Ce que peut ton corps, ce n’est pas ce qu’il peut en tant que corps, c’est ce que tu peux, toi. »
Un autre événement s’inscrit dans la même tendance : c’est l’Ultra-Trail du Mont-Blanc (UTMB) qui s’est couru à la fin du mois d’août, du côté de Chamonix, dans des conditions météorologiques éprouvantes, à la limite du dantesque. Des milliers de gens venus du monde entier, parmi lesquels j’ai eu la chance de figurer (il y a tant de candidats à cette épreuve que les organisateurs doivent procéder à une sélection par tirage au sort…), ont parcouru d’une traite – de jour et de nuit – une centaine de kilomètres en haute montagne, pour plusieurs kilomètres de dénivelés positifs, à certains moments sous la neige et dans le grand vent.