La lettre du mardi
Pourquoi se dit-on “au revoir”… quand on se quitte ?
© Mohamed Hassan/Pixabay
« En prenant congé d’une amie l’autre jour, celle-ci s’est empressée, comme chacun le fait dans ces cas-là, de me proposer de se revoir bientôt. Mais pourquoi se promet-on de renouveler une rencontre au moment même où elle s’achève ?
C’est un script obligé pour toute rencontre. Au moment de se quitter, on se dit qu’on aura plaisir à se revoir bientôt à nouveau. Même si on ne compte absolument pas croiser à nouveau le chemin de celui qu’on laisse derrière soi, on lui dit expressément le contraire : “Au revoir !” Est-ce par pure politesse comme les ritournelles du “ça va, et toi ça va” ? Est-ce pour combler le vide d’un départ comme avec les girouettes météorologiques qui s’épanchent sur l’état du ciel et chevillent la conversation en l’orientant d’un sujet à l’autre ? Je n’en crois rien. Non, il y a dans le “au revoir” un mystère très profond qui mérite plus ample examen.
Ce n’est pas qu’un “au revoir” !
De quoi l’“au revoir” est-il donc le nom ? C’est d’abord et avant tout, je vous l’accorde, une manière convenue (c’est-à-dire polie) de clore une rencontre et de se rassurer sur sa qualité. Après tout, rien ne m’assure que mon interlocuteur a passé un bon moment. Vouloir se revoir s’apparente à un petit jeu social consistant à s’auto-congratuler de ce qui vient de se passer : un échange rapide permet d’évacuer l’incertitude au moyen de l’arsenal duveteux de la politesse. De la même manière qu’on ne répond pas “ça va pas” à un “ça va ?” amène, on ne décline pas une proposition de se revoir. Ça-ne-se-fait-pas.
Néanmoins, je ne pense pas qu’on puisse réduire cet épisode crépusculaire des rencontres à un rituel mondain. Cela peut aussi être un moment sincère. Dire qu’on va se revoir, c’est une manière de dire, sans le dire, que le rendez-vous nous a plu, que nous avons passé un bon moment. Mais ce qui est troublant, c’est que cette envie survienne juste après une rencontre, un peu comme si nous souhaitions qu’elle ne finisse jamais. Si l’on vient de jouer à la pétanque pendant six heures, pourquoi se quitter pour se promettre d’en remettre une couche ? N’était-ce pas assez ?
Au-delà des individus, un “être-à-deux”
Pour le comprendre, changeons de perspective. Plutôt que de considérer une rencontre comme la juxtaposition de deux individus, il est possible de la considérer pour elle-même, comme quelque chose qui a une existence propre. Pour le philosophe Maurice Merleau-Ponty, le dialogue fait glisser les deux interlocuteurs en dehors de leurs perspectives personnelles : “il y a là un être à deux, […] nos perspectives glissent l’une dans l’autre, nous coexistons à travers un même monde” (Phénoménologie de la perception, 1945). Ce n’est pas tant la présence de l’autre qui est “menaçante”, mais au contraire son absence. C’est lorsque l’autre n’est plus là, “après coup, quand je me suis retiré du dialogue et que je m’en ressouviens”, qu’il surgit dans toute son altérité.
En revanche, au cœur de la rencontre, la dualité de deux interlocuteurs tend à s’estomper pour former une même tonalité : “il se constitue entre autrui et moi un terrain commun, ma pensée et la sienne ne font qu’un seul tissu.” Au-delà des deux individus, il y a donc un “être à deux”. Ce n’est pas une synthèse de deux êtres séparés, dont on aurait mis des bouts ensemble. Il s’agit d’une entité hybride, un être relationnel qui n’est ni tout à fait nous-même, ni tout à fait un autre. Eh bien, je crois que c’est précisément cet “être-à-deux” que nous nommons et honorons par notre “au revoir”.
Les relations, elles aussi, sont mortelles
Nous avons tous, pour ainsi dire, des centaines de relations, des centaines d’“être-à-deux”, qui patientent dans le purgatoire de l’“au revoir”, attendant sagement d’être repris là où on les avait laissés. Si l’on ne dit pas “adieu”, c’est précisément parce que toute séparation suppose une étrange promesse, celle de continuer à entretenir cette relation qui se met en mode “pause” chaque fois qu’on se quitte. Au moment de se séparer, nous nous signifions que cet “être-à-deux” subsiste quelque part à notre séparation physique… et attend nos retrouvailles pour se relancer. Certes, les planètes (c’est-à-dire les plages horaires des agendas) sont rarement alignées. L’usage des outils numériques enferme dans des bulles idéologiques qui rendent les rencontres indigestes ou bilieuses. Ce manque de disponibilité temporelle et démocratique conduit à l’espacement des rendez-vous. Mais, plus fondamentalement, toute séparation transforme le délice d’une pure présence en menace d’absence. Car les rencontres, elles aussi, sont mortelles. Lorsque nous nous disons “au revoir”, nous nous promettons de les faire vivre, de faire mentir les adieux. »
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