Hors-série "Emmanuel Levinas"

Quelle place pour les femmes dans l'œuvre de Levinas ?

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Cet article est issu du Hors-série n°N° 40 de Philosophie magazine « Emmanuel Levinas », en kiosque le 13 décembre 2018. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Levinas aborde le rapport amoureux avec le regard d’un homme hétérosexuel. Et un discours basé sur l’affirmation de la différence des sexes. La philosophe anglaise Tina Chanter relève que, en associant par ailleurs le féminin à la demeure, à l’érotique et à la fécondité, Levinas n’échappe pas aux préjugés sexistes de son temps. Elle invite à s’inspirer de l’esprit de sa pensée contre la lettre.

 

J’ai étudié Levinas à l’université d’Essex avec Robert Bernasconi, l’un des premiers en Angleterre à avoir considéré Levinas comme un véritable philosophe. Ce qui m’a plu chez Levinas, c’était l’importance cruciale qu’il accorde à l’altérité. Je me suis surtout intéressée à sa réflexion sur l’instant, celui de la rencontre de l’autre, qui nous heurte et interrompt la continuité du temps ordinaire. Cela me fascinait et me fascine encore, bien que je me sois depuis tournée vers d’autres penseurs comme Jacques Rancière, pour penser comment l’art peut opérer de telles interruptions. Plus tard, rédigeant ma thèse, j’ai découvert l’analyse de Luce Irigaray dans Éthique de la différence sexuelle. Cette philosophe féministe, encore méconnue en France, a été l’une des introductrices de la pensée de Levinas dans le monde anglo-saxon. Elle m’a aidée à déterminer comment le thème du féminin fonctionnait dans son œuvre.
 

Dans ses premières œuvres, il y a un glissement entre la notion d’Éros et celle de féminin, de sorte que Levinas les utilise parfois de manière interchangeable. Le féminin interrompt la logique de notre langage qui se saisit des choses et les dévoile. Car de l’Aimée, je ne peux m’emparer. Levinas parle de cette rencontre du féminin comme d’une « défaillance délicieuse dans l’être » 1 dans Totalité et Infini – comme ce qui nous permet de nous extraire du monde auquel nous sommes rivés. Il y aborde aussi le féminin dans le contexte de la demeure, au sein de laquelle le Moi peut se retirer pour s’y recueillir, y trouvant un répit pour échapper à l’urgence et aux exigences de la vie du dehors. Or, cette demeure se caractérise par son accueil féminin – non pas l’accueil d’une femme empirique, en chair et en os, mais la chaleur bienveillante du chez-soi.
 

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