La petite question

Qu’est-ce qu’une journée réussie ?

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Simone de Beauvoir (à droite), Jean Genet (au centre) et un ami, en 1949.

Simone de Beauvoir (à droite), Jean Genet (au centre) et un ami, en 1949. © Pierre Vals/Opale/Leemage

Avant de penser à être heureux, et si l’on commençait par essayer de passer une bonne journée ? Trop banale, trop triviale, la question peut sembler incongrue – et rares sont d’ailleurs les philosophes à l’aborder de front. Pourtant, nombre de penseurs ont bâti leur vie et leur œuvre sur des rituels, des habitudes. Quelles sont les petites routines des grands génies ? Quels enseignements pouvons-nous tirer de la manière dont eux-mêmes ont organisé leurs emplois du temps ? À ces questions, comme à celle de la quête du bonheur, il n’y a certainement pas une réponse unique, mais autant de réponses que d’individus. Plus ou moins de sommeil, plus ou moins de travail, plus ou moins d’interactions sociales… Il est néanmoins possible de brosser le portrait de quelques profils types. 

  • Nietzsche, le spartiate : avant de sombrer dans la folie, le penseur du surhomme avait une routine bien rodée. Après un réveil à 5 heures du matin, « alors que le ciel de l’aube était encore gris » (citation extraite du livre de Mason Currey, Daily Rituals: How Great Minds Make Time, Find Inspiration, and Get to Work, Éd. Picador, 2013, non traduit), il se lavait à l’eau froide, buvait un verre de lait chaud et commençait à travailler jusqu’à 11 heures. Le reste de sa journée, consacré à des promenades, était moins rigide. Nietzsche s’octroyait même un goûter gourmand : pain, miel et fruits – dont il était un grand consommateur.
  • Marx, le studieux : contrairement à bon nombre de grands penseurs, l’auteur du Capital n’était pas particulièrement matinal. En revanche, il passait le plus clair de sa journée – de 9 heures à 19 heures – à travailler dans la salle de lecture du British Museum. À peine sorti de son antre, il rentrait à son domicile et continuait à travailler une partie de la nuit en fumant sans s’arrêter. Il aimait cependant aussi recevoir. À l’occasion, le père du communisme récitait par cœur des textes de Shakespeare ou de Goethe, pour animer la soirée. 
  • Freud, le travailleur : le fondateur de la psychanalyse dormait peu – pas plus de six heures par nuit, entre 1 heure et 7 heures du matin. Après avoir pris soin de tailler sa célèbre barbe, il commençait ses consultations – et la première de ses vingt cigarettes quotidiennes. Le travail occupait l’essentiel de ses journées, mais Freud s’octroyait tout de même deux heures pour déjeuner, suivies d’une heure d’exercice : une marche à toute vitesse dans Vienne, en début d’après-midi. Il affectionnait aussi les jeux de cartes après le dîner – avant de se remettre au travail. 
  • Hugo, le bon vivant : on peine à imaginer Victor Hugo, auteur particulièrement prolixe, ne passant en moyenne que deux heures à travailler sur son oeuvre littéraire, de 20 heures à 22 heures. Réveillé par l’odeur du café, sa journée commençait par l’écriture de lettres à son amante, Juliette Drouet. Après un petit déjeuner sommaire – deux œufs au plat –, l’auteur des Châtiments prenait un bain froid, faisait des exercices sur la plage, recevait des amis pour le déjeuner, se rendait, quotidiennement, chez son barbier, etc. Une journée bien remplie !
  • Beauvoir, l’équilibrée : quoique particulièrement régulière, la routine de Simone de Beauvoir laissait une large place au loisir. Après son thé du matin, vers 10 heures, la jeune femme se mettait à travailler jusqu’à 13 heures – souvent chez Sartre. L’autrice du Deuxième Sexe passait le reste de son après-midi à voir des amis. Puis, de 17 heures à 21 heures, nouvelle session de travail – suivie de dîners et autres sorties en bonne compagnie. Le sens de l’alternance. 
  • Kant, l’ascète : l’auteur des trois Critiques est connu pour son emploi du temps réglé comme une horloge. Son ami, le pédagogue Reinhold Bernhard Jachmann, évoque ainsi sa gestion maniaque du temps : « Les jours de cours, il était chez lui à son bureau à 7h45 précises. À 7h50, il mettait son chapeau, et à 7h55, il prenait sa canne. Il sortait de chez lui lorsque le premier coup de 8 heures sonnait à l’église. » Selon certains témoignages, les habitants de Königsberg avaient même pris l’habitude de régler leurs montres sur le passage du philosophe.
Et si vous passiez vingt-quatre heures dans la vie d’Emmanuel Kant ?
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