Hommage
Qui était Raoul Vaneigem, philosophe et écrivain subversif récemment disparu ?
Raoul Vaneigem. ©Tristan Jeanne Vales/opale.photo
Situationniste, poète, historien des hérésies : le penseur belge Raoul Vaneigem, grand défenseur de la liberté et de la résistance au capitalisme, est mort fin juillet. Portrait d’un inclassable.
« L’être plus que l’avoir » : cette formule pourrait être le fil rouge de la réflexion de Raoul Vaneigem, philosophe, écrivain et historien des hérésies disparu le 28 juillet. Né en 1934 à Lessines, en Belgique, il est issu d’une famille modeste : son père, socialiste et anticlérical, est cheminot et syndicaliste. Vaneigem participe aux Faucons rouges, un mouvement pour la jeunesse classé à gauche. Après des études de philologie, il écrit un mémoire de licence sur Lautréamont et devient professeur à l’École normale de Nivelles, dans le Brabant.
In puis hors situ
Par l’entremise du philosophe et géographe Henri Lefèbvre, Raoul Vaneigem entre en contact avec Guy Debord en 1961 et devient membre de l’Internationale situationniste. En 1967, son livre Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations paraît en même temps que la Société du spectacle de Debord. Vaneigem y dénonce le consumérisme frénétique, la tyrannie de la marchandise qui dessèche la « vie quotidienne », détruit la créativité et aliène les hommes.
Très engagé, Raoul Vaneigem participe, en 1968, aux « événements de mai », dont il inspire certains slogans. Peu après, il rompt avec l’Internationale situationniste, qui traversait depuis un moment une crise interne. « Comment ce qu’il y avait de passionnant dans la conscience d’un projet commun a-t-il pu se transformer en un malaise d’être ensemble ? », indique sa lettre de démission.
“La radicalité qui avait prévalu en mai 1968 était en train de se dissoudre dans des comportements bureaucratiques”
« Je suis parti parce que la radicalité qui avait prévalu en mai 1968 était en train de se dissoudre dans des comportements bureaucratiques », racontera-t-il plus tard. Le philosophe est exclu de l’organisation mais poursuit sa voie. En 1974, il publie De la grève sauvage à l’autogestion généralisée, puis, en 1979, Le Livre des plaisirs, où il exalte « le rayonnement d’une étreinte amoureuse, l’exaltation de créer, la rencontre fortuite, le changement de rythme organique, la saveur des choses libérées de l’insipidité marchande ».
Le capitalisme en mode survie
Très critique du capitalisme, l’intellectuel belge dénonce, dans son Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations de 1967, le capitalisme d’après-guerre, qui réduit l’existence à l’alternance de la consommation passive et du travail mécanisé abrutissant. Le temps libéré par le progrès technique est dévoré par le consumérisme. L’acquisition de biens devient le seul but de l’existence : la vie n’est plus que survie. « La survie est la vie réduite aux impératifs économiques. »
“Nous ne voulons pas d’un monde où la garantie de ne pas mourir de faim s’échange contre le risque de mourir d’ennui”
L’amoncellement de marchandises remplit tous les besoins, sauf les plus essentiels. Il ne répond pas aux désirs profonds de l’individu : désir d’épanouissement, désir de se réaliser, désir de sens. Pire : il rend impossible la satisfaction de ces aspirations. « Nous ne voulons pas d’un monde où la garantie de ne pas mourir de faim s’échange contre le risque de mourir d’ennui. » Tout en promettant de supprimer le manque, le capitalisme creuse en chacun de nous un vide existentiel que le déversement compensatoire de marchandises ne peut combler. L’être humain est alors dépouillé de son humanité. Alors, que faire ? Vaneigem avance une réponse :
« Une société qui abolit toute aventure fait de l’abolition de cette société la seule aventure possible. »
Quatre concepts forgés par Raoul Vaneigem
Pour comprendre la portée de son œuvre, revenons sur quatre concepts qu’il a théorisés ou contribué à porter dans le débat public :
1 / La subjectivité radicale
Contre l’appauvrissement de la vie, Raoul Vaneigem exalte la « subjectivité radicale » de l’individu : « La subjectivité radicale est la présence […] chez la plupart des hommes d’une même volonté de se construire une vie passionnante. […] Il existe une racine commune à toutes les subjectivités uniques et irréductibles : la volonté de se réaliser en transformant le monde, la volonté de vivre toutes les sensations, toutes les expériences, tous les possibles. […] La spontanéité concrétise la passion créatrice, elle amorce sa réalisation pratique, elle rend donc possible la poésie, la volonté de changer le monde selon la subjectivité radicale. » La subjectivité radicale est le désir ancré en l’humain de se reconnaître dans ce qu’il fait, d’agir sur son monde, de construire lui-même son existence, de réaliser ses aspirations.
2 / L’auto-organisation généralisée
Si Vaneigem peut se sentir proche de certaines idées communistes, la brutalité du régime soviétique – de l’écrasement de la révolte de Kronstadt au totalitarisme stalinien – l’en éloignera. Son cœur le porte davantage du côté des penseurs libertaires et antiautoritaires. À la « dictature du prolétariat » menée par une « avant-garde éclairée », il oppose l’« autogestion généralisée ». À ses yeux, « ceux qui parlent de révolution et de lutte de classes sans se référer explicitement à la vie quotidienne, sans comprendre ce qu’il y a de subversif dans l’amour et de positif dans le refus des contraintes, ceux-là ont dans la bouche un cadavre ».
“La révolution cesse dès l’instant où il faut se sacrifier pour elle”
Le penseur belge gardera une méfiance à l’égard des idéologies révolutionnaires faisant passer l’utopie avant tout autre considération. À ses yeux, elles vont jusqu’à trahir l’idée même de révolution : « La révolution cesse dès l’instant où il faut se sacrifier pour elle. » Pour Vaneigem, « le meilleur moyen n’est ni de détruire mes ennemis en me détruisant, ni de les liquider en me sacrifiant, mais de construire ma propre vie, d’instaurer en moi et autour de moi cette gratuité du vivant qui n’a ni à se payer ni à payer les éléments qui le nourrissent et le constituent : l’air, la terre, l’eau, les plantes. »
3 / Le pacifisme insurrectionnel
Observateur des différentes expériences de révolte spontanée à travers le monde, Raoul Vaneigem développe l’idée d’un pacifisme insurrectionnel. Cette approche s’oppose à la violence révolutionnaire militarisée qui reproduit des logiques militaires ; elle se distingue aussi du pacifisme passif qui finit par se résoudre à accepter l’ordre du monde. « Je mise sur un “pacifisme insurrectionnel” qui ferait de la vie une arme absolue, une arme qui ne tue pas », déclare-t-il en 2019 dans un entretien au Monde. Changer concrètement, ici et maintenant, la forme de vie : tel est l’enjeu.
Plutôt que d’affronter l’État de manière frontale, le philosophe insiste sur les stratégies de soustraction multipliant les expériences de sécession. « Allons-nous tolérer que l’explosion sociale débouche sur un état de guerre civile endémique, sur un chaos de vengeances et de haines qui bénéficiera en fin de compte aux mafias multinationales, libres de poursuivre impunément, et jusqu’à l’autodestruction, leur projet de désertification lucrative ? Ou bien, allons-nous créer des micro-sociétés affranchies de la tyrannie étatique et marchande, des territoires fédérés où l’intelligence des individus se libère de cet individualisme de troupeau en mal d’un guide suprême qui les mène à l’abattoir ? »
4 / La liberté d’expression
Tout au long de sa réflexion, Vaneigem aura exploré les modes de résistances aux puissances qui entravent la « jouissance de soi » et le désir d’autonomie. C’est encore à travers ce prisme qu’il aborde les hérésies dans son livre La Résistance au christianisme (1993). Si, dans ce texte, le philosophe se fait historien, son regard n’est pas seulement tourné vers le passé : il regarde attentivement le présent, apportant notamment son soutien à la révolte zapatiste au Chiapas (Mexique) et aux Kurdes du Rojava. Il se rend également, un peu plus tard, sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes et auprès des « gilets jaunes ».
Auteur de plusieurs dizaines de livres, parmi lesquels des recueils de poésie, Raoul Vaneigem publie également, en 2003, Rien n’est sacré, tout peut se dire. Réflexions sur la liberté d’expression, où il défend l’abolition du délit d’opinion : « Aucune idée n’est irrecevable, même la plus aberrante, même la plus odieuse. […] Autorisez toutes les opinions, nous saurons reconnaître les nôtres. » Pour le philosophe, qui attaque notamment la loi Gayssot sanctionnant les propos négationnistes à propos de la Shoah, « ce ne sont pas les propos qui doivent être condamnés, ce sont les voies de fait ».
➤ Pour aller plus loin : retrouvez notre grand dossier sur la « pensée 68 »
Raoul Vaneigem reste, dans certains milieux de gauche, une figure de référence. « Je souhaite seulement que chacun apprenne à mener son existence selon ses désirs et en ce qu’elle a de plus riche », disait-il. Sa réflexion continuera, à n’en pas douter, à inspirer les révoltes de demain.