La lettre du jeudi
À qui profite le crime ?
Le logo de l’organisation criminelle Spectre dans la série de films “James Bond” apparaît… (Photomontage PM). Photo originale publiée le 27 septembre 2022 par le Commandement de la défense danoise montrant la fuite de gaz provenant du gazoduc Nord Stream 2, au large de l'île baltique de Bornholm. © Danish Defense/AFP
Cui Bono ? À qui profite le crime ? À la question attribuée au juge Cassius par Cicéron, la réponse concernant la quadruple fuite en mer Baltique des gazoducs Nord Stream pointe vers un couplé comprenant un ultra-favori, la Russie, et un outsider, les États-Unis (pour contraindre les Européens à se détacher énergétiquement de Moscou). Sven Ortoli passe en revue les hypothèses… et leurs implications.
« Comment saboter un pipeline ? Dans son ouvrage éponyme, l’écologiste suédois Andreas Malm ne livre pas vraiment de recette. Les saboteurs qu’il donne en exemple traversent des déserts au Yémen ou des marécages au Niger, où les pipelines sont faciles d’accès pour des opérations de guérilla. Mais en mer Baltique, c’est une autre paire de manches. Comment fait-on pour s’attaquer à un tuyau en acier seamless (sans soudure longitudinale) de 10 à 20 mm d’épaisseur, 70 à 80 cm de diamètre, et protégé par une armature en béton de 15 cm d’épaisseur coulée sur un ferraillage ? Le tout à 80 ou 100 mètres de profondeur ?
J’ai demandé à un spécialiste de la plomberie (sous-marine), qui lui même a demandé à ses collègues travaillant sur la sécurité des câbles et tuyaux trans-océaniques. Je résume : opération compliquée – chapeau bas – où l’on retrouve, éventuellement, des nageurs de combat déposés par catamaran, un chalutier ou un sous-marin de poche (c’est l’une des spécialités russes, signale l’expert en guerre sous-marine et auteur du blog de référence H.I. Sutton), un drone ou engin télécommandé, ou encore, last but not least, du pipeline pigging, c’est-à-dire l’usage d’une sorte d’écouvillon télécommandé (un piston racleur, en bon jargon) servant à la maintenance des tuyaux mais qui pourrait aussi bien transporter un explosif. Sans oublier la possibilité d’avoir pré-positionné des explosifs au moment de la construction.
Pourquoi dérouler ces hypothèses ? Parce qu’elles sont fascinantes. Voilà une opération digne du Spectre de James Bond, menée au cœur de l’Europe, au fond d’une mer censément ultra-surveillée (voilà quarante ans que les sous-marins russes y jouent au chat et à la souris avec les sonars de l’Otan). Opération complexe et paradoxale : ultra-rationnelle dans son exécution, irrationnelle dans son objectif. Si la Russie en est bien l’auteur, elle détruit son propre gazoduc, comme Agathocle fait brûler ses vaisseaux en débarquant chez les Carthaginois. Qu’y gagne-t-elle ? Un dérivatif à l’enlisement de ses troupes en Ukraine, peut-être. Une démonstration de la fragilité européenne, soit ; l’affirmation urbi et orbi que la Russie a une capacité de nuisance et qu’elle peut casser nos modes de vie, ici en bombardant une centrale nucléaire, là en faisant exploser une bombe climatique (selon l’expression employée par un chercheur à propos des fuites de méthane sur Nord Stream). Sauf que le méthane qui s’échappe des eaux baltes se fiche autant des frontières qu’un nuage radioactif. Cui bono ? À personne, au fond.
Et c’est un vrai mystère, à mes yeux. Celui d’une décision prise par un homme à qui l’on propose certainement toutes sortes d’options. Pourquoi celle-là ? Pourquoi cette opération spéciale ? Peut-être Poutine – si c’est bien lui qui est derrière tout ça – se voit-il comme le diable des Frères Karamazov : “Je réalise l’irrationnel, par ordre, je suis l’x d’une équation inconnue.” Mais le fait est qu’il semble plus proche de l’imprécateur atrabilaire et défiant des Carnets du sous-sol : “J’étais jaloux, je sortais de mes gonds… Et tout cela par ennui, messieurs, rien que par ennui : l’inertie m’accablait.”
Reste la théorie du chaos. Du disruptif. Avec des actions imprévisibles. Une sorte de théorie du fou rationnel. Avec pour corollaire, notait Edgar Morin, que “toute action humaine, dès qu’elle est entreprise, échappe à son initiateur”. Le méthane qui s’échappe des eaux baltes se fiche autant des frontières qu’un nuage radioactif. »
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