La lettre du lundi

“Raconte-leur ton rêve, Martin !”

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Martin Luther King Jr. prononçant son célèbre discours “I have a dream” lors de la marche sur Washington (États-Unis), le 28 août 1963

Martin Luther King Jr. prononçant son célèbre discours “I have a dream” lors de la marche sur Washington (États-Unis), le 28 août 1963. © The Granger Collection/Coll. ChristopheL

C’est l’un des plus grands discours du XXe siècle. Et pourtant, Martin Legros a découvert que le “I have a dream” de Martin Luther King était le produit… d’une improvisation. Mieux : d’une suggestion amicale. De quoi vous donner l’envie de prendre la parole au réveillon ?

 

« À l’occasion d’une intervention sur l’éloquence, pour laquelle j’avais rassemblé quelques-uns des conseils de la rhétorique, je me suis demandé si les grands discours historiques se conformaient, ou pas, aux recommandations d’Aristote, Cicéron, Goethe ou Perelman – le fondateur (belge) de la nouvelle rhétorique. Et j’ai fait une découverte qui m’a stupéfié. L’anecdote est connue du petit cercle des historiens. Mais elle ne semble pas avoir imprimé au-delà.

Le 28 août 1963, Martin Luther King prend la parole à Washington, devant le Lincoln Memorial, à l’occasion de la marche pour l’emploi et la liberté qui rassemble près de 250 000 personnes pour la défense des droits civiques. Alors que la ségrégation raciale fait encore rage, en particulier dans les États du Sud, et que la majorité blanche est hostile à l’égalité, le pasteur et militant des droits civiques délivre l’un des discours les plus inspirés du XXe siècle. Entouré d’un grand nombre de sympathisants sur l’estrade, “MLK”, qui est habitué à la prise de parole, a cependant mis au point avec ses conseillers un texte écrit, qui est posé, avec un nombre considérable de micros, sur son pupitre. Il commence à en faire la lecture. Se plaçant sous l’autorité de la proclamation d’émancipation d’Abraham Lincoln, qui avait ouvert la voie à l’abolition de l’esclavage exactement un siècle plus tôt, il prend acte de la promesse non tenue de l’Amérique à l’endroit de la communauté noire. “Cent ans plus tard, le Noir n’est toujours pas libre. Cent ans plus tard, la vie du Noir est encore terriblement handicapée par les menottes de la ségrégation et les chaînes de la discrimination… C’est pourquoi nous sommes venus ici aujourd’hui dénoncer une condition humaine honteuse.”

Puis, après avoir revendiqué les droits de citoyen, la justice et la fraternité pour chaque membre du peuple noir, tout en l’invitant à conquérir sa place dans la dignité et la discipline, voilà qu’il est interrompu par la voix d’une femme. C’est la grande chanteuse de gospel Mahalia Jackson, qui l’accompagne régulièrement dans ses déplacements. Impatiente d’entendre Martin Luther King parler en nom propre, elle lui lance : “Tell them your dream, Martin !” (“Raconte-leur ton rêve, Martin !”), comme si elle le soupçonnait d’avoir été visité par un songe et de le dissimuler dans les flancs d’un discours collectif et historique.

Et c’est alors, sous le coup de cet appel, que MLK, laissant de côté son texte, se lance, avec la voix vibrante et tonitruante d’un prophète du siècle, dans le récit improvisé, à la première personne, d’un rêve, d’une vision, personnelle et concrète, qui incarne le sens de son combat : celle de petits garçons noirs et de petites filles blanches qui pourront demain se donner la main comme frères et sœurs, s’asseoir sur un même banc pour contempler les vallées “rabaissées” de l’Alabama et du Mississippi…

À l’examen, “I have a dream” coche toutes les cases de l’art oratoire : la répétition d’une seule et même formule – même si, variation notable, l’anaphore est une épiphore, placée à la fin de chaque phrase, comme pour relancer le suspense après chaque diatribe ; la conjonction de l’émotion, de l’engagement éthique et de l’argumentation chère à Aristote et Cicéron ; le partage avec son public d’une vision toute simple dont l’impossibilité suffit à dénoncer l’absurdité de la ségrégation ; la complicité avec l’auditoire, enfin, qui tenait à cœur à Perelman (“Le grand orateur, celui qui a une emprise sur ses auditeurs, semble animé par l’esprit même de son auditoire”).

Mais Mahalia Jackson surclasse peut-être tous les professeurs de rhétorique depuis Cicéron. “Raconte-leur ton rêve !”, c’est le meilleur conseil qu’on puisse donner à tous ceux qui s’élancent pour prendre la parole en public. Le moment peut être grave et historique, comme avec le discours de MLK. Mais il peut être joyeux et intime comme pour votre réveillon. À vous de vous en saisir ! »

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