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“Une émeute est le langage de ceux qui ne sont pas entendus” : retour sur la phrase de Martin Luther King
Selma (Alabama, États-Unis), le 9 mars 1965. Martin Luther King Jr. s’adresse à ses partisans depuis l’église épiscopale méthodiste africaine Brown après leur marche avortée sur Montgomery. © UPI/AFP
« Une émeute est le langage de ceux qui ne sont pas entendus » : ces mots, prononcés par Martin Luther King en 1967, ont beaucoup tourné sur les réseaux sociaux, ces derniers temps. Ils résonnent avec les mouvements de révolte qui traversent la France depuis fin juin dernier. Retour sur la position du plus célèbre des défenseurs des droits civiques.
Si la notion d’« émeute raciale » pour qualifier les mouvements des dernières semaines fait polémique dans l’Hexagone, l’expression est mobilisée sans hésitation dans le débat public outre-Atlantique depuis des décennies. Les histoires nationales, bien sûr, ne sont pas les mêmes. Du combat abolitionniste contre l’esclavage au mouvement BlackLivesMatter en passant par celui des droits civiques contre les politiques de ségrégation, la question raciale s’est imposée aux États-Unis beaucoup plus tôt qu’en France. Difficile, cependant, de ne pas voir dans les événements actuels des similitudes avec les révoltes américaines.
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Certains dénonceront, peut-être, une américanisation de la politique hexagonale. On peut voir la résonance tout autrement, comme une occasion de puiser chez nos « devanciers » américains des grilles de lectures pour nous aider à comprendre le phénomène. À cet égard, la célèbre voix du militantisme afro-américain Martin Luther King Jr. (1929-1968) offre un point de vue nuancé sur le phénomène émeutier, en particulier dans son discours « The Other America » (1968), prononcé peu avant son assassinat, dans le sillage des grandes émeutes de 1967 à Détroit.
Martin Luther King commence par condamner les émeutes, du moins par souligner leur contre-productivité du point de vue de la cause des Noirs :
“Permettez-moi de dire, comme je l’ai toujours dit et comme je continuerai à le dire, que les émeutes sont socialement destructrices et qu’elles vont à l’encontre du but recherché. Je reste convaincu que la non-violence est l’arme la plus puissante […] dans la lutte pour la liberté et la justice. Je pense que la violence ne fera que créer plus de problèmes sociaux qu’elle n’en résoudra, et qu’en réalité, il est impraticable pour les Noirs d’envisager une révolution violente aux États-Unis. Je continuerai donc à condamner les émeutes et à dire à mes frères et sœurs que ce n’est pas la voie à suivre. Je continuerai à affirmer qu’il existe une autre voie”
Martin Luther King Jr., op. cit.
Mais il nuance immédiatement : « Il ne suffit pas de me tenir devant vous ce soir et de condamner les émeutes. Il serait moralement irresponsable de ma part de le faire sans condamner en même temps les conditions contingentes et intolérables qui existent dans notre société. Ce sont ces conditions qui poussent les individus à penser qu’ils n’ont pas d’autre alternative que de s’engager dans des rébellions violentes pour attirer l’attention », pour faire entendre leurs voix, leurs revendications.
“Une émeute est le langage de ceux qui ne sont pas entendus. Et qu’est-ce que l’Amérique n’a pas entendu ? Elle n’a pas entendu que le sort des Noirs pauvres s’est aggravé au cours des douze ou quinze dernières années. Elle n’a pas entendu que les promesses de liberté et de justice n’ont pas été tenues”
Martin Luther King Jr., ibid.
Il est problématique, pour Martin Luther King, de condamner les violences sans les reconduire à une violence raciste, sociale, économique, politique, qui les suscite. « Les émeutes ne partent pas de rien. » Il faut prendre en charge les « conditions qui les créent ». La situation n’est évidemment pas la même aux États-Unis en 1968 et en France en 2023. Le régime de ségrégation racial américain est d’une toute autre nature que les récurrences racistes dans l’Hexagone. Il n’empêche : ce que souligne Martin Luther King, c’est d’abord que l’injustice condamne par avance la paix sociale. « Aussi longtemps que notre pays remettra la justice à plus tard, nous sommes en situation de voir se répéter des vagues de violence et d’émeute. » La puissance publique pourra sans doute museler ces mouvements à grand renfort de répression, qui sert d’abord, pour Martin Luther King, à satisfaire « la communauté blanche » dans son désir d’ordre, de « tranquillité et de statu quo ». Mais cet ordre, précaire, est illusoire ; il est rongé de l’intérieur par des colères qui, accumulées, ne cesseront de se manifester dans des moments de révolte. « Justice et le progrès social sont les garants absolus de la prévention des émeutes », conclut Martin Luther King. Une leçon que nous gagnerions peut-être à écouter en France ?