Dossier/Comment la droite s’est emparée des esprits
Gérard Noiriel : “Pour redevenir hégémonique, la gauche doit proposer un récit alternatif”
Célébration de la victoire de François Mitterrand aux élections présidentielles, à Paris, le 10 mai 1981, France. ©Hervé GLOAGUEN/GAMMA-RAPHO
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Cet article est issu du numéro 157 de Philosophie magazine « Comment la droite s’est emparée des esprits », en kiosque le 17 février 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Si la gauche a perdu les classes populaires, c’est qu’elle s’est trop focalisée sur l’antiracisme et la défense des minorités, ne se souciant plus d’articuler un « nous », un récit collectif : c’est le point de vue que défend ici l’historien Gérard Noiriel.
Que pensez-vous de l’hypothèse inspirée d’Antonio Gramsci selon laquelle la droite serait devenue « hégémonique » en France ?
Gérard Noiriel : Il est en effet pertinent de s’inspirer du concept d’hégémonie forgé par Gramsci pour analyser comment la droite a gagné la bataille des idées. Certains intellectuels de droite ou d’extrême droite se réfèrent d’ailleurs explicitement à sa stratégie. On peut y voir une coquetterie intellectuelle : emprunter à l’adversaire son lexique. Cela montre surtout que la bataille idéologique est essentielle. Chez Gramsci, elle s’articulait à l’ambition de construire de nouvelles alliances pour renverser l’hégémonie de ses adversaires. C’est d’une grande actualité…
“En réalité, la droite est la plupart du temps hégémonique, puisqu’elle dispose des moyens de production et de communication”
L’hégémonie de la droite est-elle médiatique et politique ? Ou s’ancre-t-elle plus profondément dans la société ?
Dans l’histoire longue de France, rappelons d’abord que c’est la droite qui a été la plupart du temps hégémonique, disposant des forces du grand capital, des moyens de production et de communication. Certes, depuis que la démocratie existe, son défi est de convaincre au-delà de sa clientèle « naturelle ». C’est là que le conflit pour l’hégémonie survient. Classiquement, le champ se structure en deux camps : une droite « nationale-sécuritaire » fait face à une gauche « sociale-humanitaire ». Pour la gauche, la difficulté tient au fait que le social est toujours surdéterminé par le national : on vit dans des États-nations, et la politique est structurée sur une base nationale. Au cours des deux derniers siècles, les échecs du mouvement ouvrier se sont noués autour de cet enjeu. La Deuxième Internationale éclate en 1914 avec l’« union sacrée » et l’abandon par la gauche de ses ambitions internationalistes. Sous l’effet de la « nationalisation des sociétés », le mouvement ouvrier est devenu lui-même une composante de l’État-nation. De sorte qu’il est désormais presque impossible d’échapper à la primauté du « nous » français. C’est la raison structurelle pour laquelle la gauche, indépendamment de ses erreurs stratégiques, est en position de faiblesse. Elle ne peut renverser ce rapport de forces que dans des circonstances exceptionnelles. Les rares moments où elle est devenue hégémonique, c’est quand elle a pu concilier des luttes sociales avec ses engagements contre les différentes formes de discrimination.