Mort de Nahel M.

Derrière les émeutes, le “lumpenprolétariat” ?

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Bordeaux (33), le 30 juin 2023, lors d’une manifestation suite à la mort de Nahel M.

Bordeaux (33), le 30 juin 2023, lors d’une manifestation suite à la mort de Nahel M. © Stéphane Duprat/Hans Lucas/AFP

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Comme lors des émeutes de 2005, un certain nombre de commentateurs ont attribué les violences qui ont fait suite à la mort de l’adolescent nanterrien la semaine dernière, à l’œuvre d’un supposé « lumpenprolétariat ». Que recouvre ce terme marxiste, qui continue de nourrir d’âpres débats terminologiques et politiques ?


 

Dans la lutte des classes telle que l’entend Marx, il y a deux grands groupes qui s’opposent : la bourgeoisie et le prolétariat. Qu’a donc voulu dire un philosophe comme Pascal Bruckner quand il a pour sa part évoqué un « lumpenprolétariat » qui serait à l’origine des violences qui ont rythmé la semaine dernière, consécutives à la mort de Nahel M. suite à son contrôle par la police à Nanterre ? Dans sa tribune, Bruckner évoque justement Friedrich Engels, le grand compagnon de route de Karl Marx. Il se trouve que les deux camarades ont effectivement forgé ce drôle de terme – « lumpen » signifiant « chiffons » ou « haillons » en allemand – afin de désigner une certaine frange du prolétariat, du nom de cette portion de la société dominée et exploitée par la bourgeoisie au pouvoir. Le mot lui-même le montre : le prolétariat en « haillons », c’est d’abord un sous-prolétariat, sa partie la plus pauvre, la plus déclassée. Mais les choses ne s’arrêtent pas là, Marx et Engels adjoignant au fil des années à leur définition des éléments relatifs au genre de vie et à la pratique spécifique des lumpenprolétaires. Des éléments qui permettent de mieux saisir en quel sens le mot intervient le plus souvent dans le débat public aujourd’hui.

De la pauvreté à la réaction

Pour Engels et Marx, il existe, au sein du prolétariat une frange plutôt vernie – « l’aristocratie ouvrière », ces travailleurs très qualifiés qui ont peu à peu vu leur niveau de vie s’améliorer – et une frange plus malmenée : le lumpenprolétariat, qui correspond avant tout à la portion la plus pauvre, précaire et instable du prolétariat, celle qui est en proie à la misère la plus absolue et, à l’instar de ces immigrés irlandais dont traite Engels dans La Situation de la classe ouvrière en Angleterre en 1844 (1845), à la débauche et à l’alcoolisme. C’est cette situation de détresse qui réduit leur champ d’appréciation de la réalité et peut les conduire à des réflexes individualistes témoignant de leur absence de « conscience de classe », comme disent les marxistes : ne se concevant pas nécessairement comme membres d’une classe ouvrière avec laquelle ils se sentiraient un destin commun, ils peuvent accepter des salaires au rabais, créant une situation de tension salariale dans les usines, mais aussi, éventuellement, de menus larcins que pourraient leur proposer y compris des bourgeois. Petit à petit, Marx et Engels mettent ainsi en exergue une deuxième caractéristique des lumpenprolétaires : ils sont à la fois pauvres et potentiellement réactionnaires. C’est en vertu de cette idée que le terme apparaît clairement dans le Manifeste du parti communiste (1848).

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