Richard Sennett: « Notre activité s’inscrit dans un présent perpétuel »
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Cet article est issu du numéro 68 de Philosophie magazine « 68 - avril 2013 », en kiosque le 21 mars 2013. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Élève de Hannah Arendt, le sociologue du travail Richard Sennett est un intellectuel mondialement reconnu qui promeut l’intelligence de la main et s’engage pour le partage des heures de travail. Nous l’avons rencontré à Londres.
Quel diagnostic faites-vous sur l’état du travail aujourd’hui ?
Richard Sennett : Le travail va mal. Tout d’abord, le fait d’avoir un travail n’est plus une évidence. Dans les années 1960, il y avait plus de travail que de travailleurs. Du coup, nous avons ressenti l’arrivée du chômage de masse comme une blessure. Aujourd’hui, les jeunes n’ont connu que la rareté, qui leur paraît presque naturelle. Ils ont intériorisé l’insécurité, vivant avec le sentiment de pouvoir perdre leur emploi à tout moment. Le travail, par ailleurs, ne s’inscrit plus dans la durée. Les individus ne font plus que rarement carrière, ils occupent une succession d’emplois. Or, tout individu a besoin d’inscrire ses activités professionnelles dans un récit – grâce à un travail qui fasse sens, ou grâce à un travail pénible mais qui permette de se projeter dans l’avenir : en travaillant, je subviens aux besoins de ma famille et je pourvois à l’éducation de mes enfants. Actuellement, il est déjà difficile de décrocher un emploi, mais l’emploi que vous trouverez manque de cette qualité de « vocation », du Beruf pour reprendre le terme allemand qui associe le travail à l’idée de salut.
Le malaise tiendrait donc à notre rapport au temps ?
Le travailleur vit dans un présent perpétuel, il est de moins en moins capable d’élaborer des projets, des récits pour lui-même en tant qu’individu. Plus l’expérience que vous faites du travail se rétracte sur le présent, et plus vous êtes sujet à l’aliénation et à la domination. Car vous êtes soumis aux forces qui contrôlent cet enfermement du travail dans le présent ; je veux parler des grandes entreprises qui vous emploient mais qui demain peuvent tout aussi bien confier votre travail à quelqu’un d’autre. Aujourd’hui, les employeurs achètent les compétences là où elles se trouvent sur le marché mondial – il s’agit pour eux de consommer le travail plutôt que d’investir dans les travailleurs. Or les entreprises organisées sur ce modèle sont à long terme moins productives. Parce qu’elles oublient les travailleurs.