La lettre du mercredi

Superficielle, ma peau ?

Temps de lecture : 4 min

Superficielle, ma peau ?

© twinsterphoto/iStockphoto

« Mes algorithmes m’ont percé à jour : depuis quelque temps, mes fils Facebook ou Instagram sont envahis de contenus de skincare routine [“rituel beauté de la peau”]. Ce n’est pas un hasard : ces vidéos qui expliquent comment prendre soin de sa peau me fascinent.

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Ce qui me fascine d’abord, dans ces vidéos de skincare routine, c’est je crois la richesse des outils d’observation déployés pour décrire les particularités, les équilibres, les besoins, bref, la vie de la peau. Film hydrolipidique, agrégats cellulaires kératinisés, desquamation, glandes sébacées, couche cornée, céramides, microbiote cutané, etc. Je découvre toute une terminologie minutieuse, qui résonne poétiquement à mon oreille en dépit de sa technicité. Ces mots ne sont pas des notions abstraites, ils prennent sens à partir d’expériences concrètes. Appareillé de nouvelles lunettes conceptuelles, je me prends à regarder autrement mon épiderme. Peut-être à le regarder tout court, d’ailleurs : pour être ce qui, de nous-mêmes, est le plus visible, la peau se fait facilement oublier. On la néglige, on ne lui prête pas attention, sinon quand elle souffre de quelque pathologie. “C’est un organe”, répètent les jeunes vidéastes, qui invitent à comprendre la singularité de sa propre peau pour déterminer comment en prendre soin – de quoi la nourrir, de quoi l’abreuver.

Je me prends au jeu. Les flacons de lotion nettoyante, de baumes réparateurs, de sérum à la vitamine C, d’acide hyaluronique, de crème hydratante se multiplient dans ma salle de bain. Vanité esthétique ? Pas uniquement, je crois. “Ce qu’il y a de plus profond en l’homme, c’est la peau”, note Paul Valéry. De son côté, François Dagognet souligne, dans La Peau découverte (1993), “l’importance existentielle […] de notre enveloppe corporelle”. Qu’est-ce à dire ? C’est au psychanalyste Didier Anzieu que l’on doit en particulier l’exploration de la profondeur de l’épiderme. “De tous les organes des sens, c’est le plus vital” : “On peut vivre aveugle, sourd, privé de goût et d’odorat. Sans l’intégrité de la majeure partie de la peau, on ne survit pas.” Nous nous disloquerions sans cette membrane “de soutènement du squelette et des muscles”. Notre organisme a besoin d’être maintenu, contenu... et bien sûr protégé par ce filtre.

C’est sur cette limite corporelle qui “soustrait l’équilibre de notre milieu interne aux perturbations exogènes” que s’étaye la constitution du Moi. Didier Anzieu forge, pour penser cet entrelacs, l’expression de “Moi-peau”. “De même que la peau enveloppe tout le corps, le Moi-peau vise à envelopper tout l’appareil psychique.” Il en assure, entre autres fonctions, la maintenance et la contenance – le met à l’abri de l’angoisse du morcellement. Le Moi-peau joue un rôle décisif dans la délimitation de l’individualité. Julia Kristeva parle en ce sens de l’épiderme comme “frontière essentielle sinon première de l’individuation biologique et psychique”, dont le franchissement ou le craquèlement suscite une forme d’horreur. “Cet état intérieur qu’elle est censée préserver, [la peau] le révèle en grande partie au-dehors ; elle est aux yeux des autres un reflet de notre bonne ou mauvaise santé organique et un miroir de notre âme”, note encore Didier Anzieu.

Pour autant, la frontière n’implique pas une fermeture absolue. Au contraire : la protection qu’elle offre rend possible une ouverture à ce dehors, en évitant que l’afflux d’extériorité ne dissolve l’édifice intérieur. “La peau est perméable et imperméable”, souligne Anzieu : elle bloque mais laisse passer, discrimine. Si elle est un rempart contre les agressions, elle n’en garde pas moins la trace de celles-ci : “Dans sa forme, sa texture, sa coloration, ses cicatrices, elle conserve les marques de ces perturbations.” Protectrice, la peau est en même temps “expeausition” vulnérable à “tous les dehors possibles”, selon le néologisme de Jean-Luc Nancy, qui ajoute : “La peau n’enveloppe pas un ensemble d’organes : elle développe la présence au monde que ces organes entretiennent.” Le toucher disséminé en elle forme un continuum à partir duquel s’intègre l’ensemble des sens.

La peau rend possible un rapport au monde dans la mesure même où elle impose une distance. Cet écart, cette séparation, nous rêvons parfois de l’abolir. “Nous ne pouvons pas ‘sortir de notre peau’ et nous sommes ainsi nos propres prisonniers. L’âme désire éperdument s’échapper de sa propre ‘carcasse’ pour se fondre, dans une envolée puissante, à la recherche d’une paix profonde, dans l’univers ambiant”, remarque Eugène Minkowski dans Vers une cosmologie (1936). À cette dissolution ne résisterait cependant aucune possibilité d’attention, de responsabilité, de soin, de souci – souci de soi, souci du monde. Les deux vont de pair : la “peau fragile du monde”, comme le dit Nancy, est “la factorielle de toutes nos peaux” entrexposées. Je me sens moins superficiel, alors, devant la glace de ma salle de bain. J’apprécie en tout cas de plus en plus ce petit rituel qui, dans la course extatique du quotidien, offre une parenthèse : un recentrement qui, s’il satisfait assurément un peu l’ego, favorise en même temps son ouverture. »

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