Enquête
Sur la piste des “indigents” du cimetière
Cimetière de Thiais (94). Certaines plaques n’ont pas de nom mais un simple “X” gravé, avec parfois une mention du sexe de la personne (“X, masculin”). © Emmanuelle Picaud
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Ils n’ont pas de ressources, de famille et parfois même pas de nom. SDF, personnes âgées isolées, corps non identifiés retrouvés dans un canal... Leur mort n'intéresse personne, ou presque. Emmanuelle Picaud a mené l’enquête.
Autrefois appelés « indigents », ils sont enterrés dans le plus simple appareil, dans des terrains communs de nos cimetières. Quel que soit leur parcours, aujourd’hui comme hier, certaines personnes décèdent dans un anonymat qui ne sera jamais élucidé, une absence totale de ressources financières, ou tragiquement isolées – si ce n’est les trois.
Elle m’a pourtant interpellée, quand j’étais jeune journaliste et que je menais l’un de mes premiers reportages. J’ai assisté aux funérailles de cette femme SDF dans un terrain commun (puisqu’on ne dit plus « fosse commune ») de la ville de Grenoble. Je suis repartie, bredouille, sans article, par respect pour son fils en larmes qui venait de découvrir quelques heures auparavant que sa mère était morte et qu’elle allait être mise en terre dans un recoin caché du cimetière.
“Ce qui tue le plus, c’est la solitude”
Des années plus tard, j’ai voulu savoir qui étaient ces individus enterrés dans ces espaces mutualisés. À Paris, entre 8 et 12 corps y sont inhumés par semaine, soit 350 par an. À Lyon, ils sont 150 par an à périr seuls, sans ressources ni famille. Seulement un tiers d’entre eux sont sans domicile fixe. Les deux tiers restants décèdent à leur domicile ou en Ehpad. « Au début, il y avait beaucoup de SDF, mais nous voyons de plus en plus de personnes qui meurent chez elles, m’explique Michel Chomarat, le fondateur du collectif lyonnais Mort sans toi(t). Dans les grandes villes, ce qui tue le plus, c’est la solitude. » L’ancien élu à la ville de Lyon a créé cette association il y a dix ans pour accompagner les funérailles des individus morts à la rue ou isolés dans leur foyer.
En France, lorsqu’un individu meurt et qu’il n’a pas de ressources ni de parent, la responsabilité de son inhumation revient à la ville dans laquelle il a rendu son dernier soupir. Dans les faits, ces dernières délèguent une partie de la logistique à des collectifs de bénévoles, qui existent un peu partout en France et se chargent de retrouver d’éventuels proches ainsi que d’offrir une cérémonie digne de ce nom aux défunts. La ville de Paris a ainsi passé une convention avec le collectif parisien Morts de la rue en 2004. « Auparavant, huit cercueils étaient enterrés les uns après les autres, sans cérémonie. Quand un sans-abri mourrait, ses copains ne pouvaient pas assister à ses funérailles », se rappelle Chrystel Estela, salariée au sein de cette association.