Dossier / “Sexe. Où est-ce que ça coince ?”

Susan Brison : “Le viol est toujours en arrière-plan de la vie d’une femme”

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Susan Brison : “Le viol est toujours en arrière-plan de la vie d’une femme”

© Flore-Aël Surun/Tendance Floue

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Cet article est issu du numéro 179 de Philosophie magazine « Sexe. Où est-ce que ça coince ? », en kiosque le 25 avril 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Violée et laissée pour morte par son agresseur il y a plus de trente ans, la philosophe Susan Brison a, pour survivre, remis en cause l’héritage de la pensée classique. Elle partage ici son expérience.

 


Alors qu’elle séjournait en France avec son mari au début des années 1990, Susan Brison, professeure de philosophie à l’université Dartmouth (New Hampshire), est attaquée par un inconnu au cours d’une promenade. L’homme l’agresse d’abord sexuellement, la viole, puis l’étrangle au point de la laisser pour morte. Secourue rapidement, elle parvient à donner un signalement suffisamment précis pour qu’il soit retrouvé, puis condamné à de la prison pour viol et tentative de meurtre. En 2002, elle publie Aftermath: Violence and the Remaking of a Self (Après le viol, 2003, pour la traduction française). L’essai reparaît aujourd’hui en poche agrémenté d’une préface inédite et sous un nouveau titre : Et nos cœurs, malgré tout, survivent. Se reconstruire après un viol (Payot).


Vous étiez déjà professeure de philosophie à l’université lorsque vous avez été agressée. Vous avez donc tout naturellement cherché des réponses dans la philosophie classique… et n’avez rien trouvé. Qu’est-ce qui vous a le plus étonnée dans ce grand silence ?

Susan Brison : J’avais déjà conscience à l’époque que la philosophie était une discipline sur-représentée par, grosso modo, les hommes blancs. Quand je suis arrivée à Dartmouth, il n’y avait pas de femmes dans mon département ! Cela a heureusement changé. Le viol n’était tout simplement pas un objet de discussions ni de recherches. Mes collègues me conseillaient de ne pas écrire sur ce qui m’était arrivé : « Retourne à la philosophie », me disaient-ils. Et pourtant, le viol soulève de nombreuses questions philosophiques : la désintégration du moi induite par la violence physique, le rapport au temps devenu complètement fragmenté suite à un syndrome de stress post-traumatique, la difficulté à redéfinir une identité personnelle… La plupart des courants philosophiques traditionnels envisagent l’être humain en termes universels, sans égard pour les différences empiriques : le type de corps que nous avons, celui d’un homme ou d’une femme, ou la couleur de peau sont secondaires, voire ne comptent pas.

 

Un point de vue qui facilite la possibilité de ce que Bertrand Russell définit comme le regard philosophique par excellence de « l’esprit libre », nécessairement « hors de l’ici et du maintenant »…

Oui, le viol vous ramène de façon brutale à l’« ici » et au « maintenant », et vous fait réaliser à quel point la personne que vous êtes en dépend.

 

Le viol vous a non seulement brisée physiquement mais il a aussi réduit en pièces certaines convictions philosophiques. Lesquelles ?

Dans le même passage de ses Problèmes de philosophie [1912] que vous citez, Bertrand Russell écrit : « L’esprit libre mettra la connaissance abstraite, universelle, pure de l’accidentel que comporte toute histoire personnelle, bien au-dessus de la connaissance tirée des sens. » L’idée que nous suivons tous un plan rationnel pour conduire notre vie, que nous en sommes les sujets absolus et que nous maîtrisons les buts que nous nous sommes fixés et les moyens d’y parvenir, dans un mouvement linéaire, me paraît absurde et dangereuse. Très peu de personnes agissent de la sorte, et de toute façon la vie ne fonctionne pas comme cela. Et si quelque chose perturbe ce plan, cela peut être dévastateur. On peut même avoir l’impression que sa vie est foutue en l’air, puisque rien ne s’est passé de la façon prévue. Je mentionne dans le livre que mon frère a mis fin à ses jours à l’âge de 45 ans. Mon père a dit à l’époque qu’il était « mort de regret » : je pense qu’il y avait quelque chose de très juste là-dedans. Il avait procédé à un grand changement, et cela ne se passait pas bien. Si vous êtes dans l’idée que vous pouvez planifier votre vie, lui poser un but précis et contrôler toutes les étapes qui y mènent, mais que quelque chose se produit qui marque le fait que vous ne maîtrisez absolument rien et que l’imprévu peut surgir à tout moment, cela peut être profondément perturbant. Cela peut paraître difficile à dire, mais la seule façon d’être en contrôle absolu de sa vie, c’est d’y mettre fin ! 

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