La lettre du mercredi
Terraformer Mars ?
© Juliush/Pixabay
« Injecter, par importation ou vaporisation, 2 millions de millards de tonnes de gaz pour épaissir l’atmosphère, déployer 7 à 70 millions de kilomètres carrés de miroirs orbitaux pour réchauffer la surface, libérer 820 000 milliards de tonnes d’oxygène, en mobilisant une puissance continue de 380 térawatts sur 1000 ans (20 fois l’intégralité de la consommation mondiale) : selon une étude récente de l’ingénieur de la Nasa Slava Turyshev, la terraformation de Mars est un projet fou hors de portée de notre civilisation. Il continue pourtant de fasciner.
Défini simplement, le processus de terraformation consiste à transformer l’environnement d’un corps céleste pour le rendre habitable par l’être humain. Il s’agit, autrement dit, de recréer artificiellement, sur une autre planète, les conditions nécessaires à la vie terrestre (oxygène, eau liquide, températures supportables, etc.). L’idée apparaît dès les années 1930 sous la plume du précurseur du transhumanisme William Olaf Stapledon. Dans Les Derniers et les Premiers (1930), vaste fresque imaginant l’odyssée vertigineuse de l’humanité à travers le système solaire sur 2 milliards d’années, le philosophe et écrivain anglais évoque, entre autres, les “transformations chimiques visant à améliorer l’atmosphère” de Neptune. Pour peupler cette “nouvelle patrie de l’humanité”, il faut également développer “une espèce humaine spécialement conçue, les ‘Neuvièmes Hommes’”, capable de supporter la gravité différente et la pression atmosphérique. Terraformation et génie génétique vont souvent de pair. Les deux expressions apparaissent quelques années plus tard chez Jack Williamson, dans Collision Orbit (1942) et Dragon’s Island (1951).
Le destin de l’homme ?
Si la notion de terraformation émerge d’abord chez les auteurs de science-fiction, elle devient peu à peu un projet à poursuivre. En 1979, l’ingénieur de la Nasa James Oberg organise le premier “Terraforming Colloquium”. Les articles se multiplient dans la seconde moitié des années 1980. Dans The Greening of Mars, James Lovelock, le créateur de l’hypothèse Gaïa, et Michael Allaby imaginent une technique de réchauffement de la planète rouge par injection de chlorofluorocarbures dans l’atmosphère. Dans Pale Blue Dot (1994), le très connu Carl Sagan se fait l’ardent défenseur de l’idée. Coloniser d’autres planètes est, martèlent les techno-utopistes, la seule solution pour assurer la survie de l’humanité à long terme : le Soleil vieillit, grossit – il finira par rendre la Terre inhabitable. D’autres y voient une mission destinale : l’homme a la responsabilité de propager la vie à travers l’immensité d’un Univers inerte.
Éthiquement discutable
Je comprends, je le reconnais volontiers, l’attrait exercé par cet imaginaire. Fouler des sols vierges ; migrer vers d’autres mondes pour y fonder de nouvelles sociétés ; sauver l’humanité, et plus largement la vie, de sa disparition annoncée ; porter, jusque dans les coins les plus inhospitaliers de l’espace, cette étincelle de conscience en laquelle l’Univers se reflète lui-même… Il y a de quoi rêver. Faut-il cependant que le rêve devienne réalité ? Il est, me semble-t-il, des raisons d’être méfiant. La terraformation pose des questions éthiques. Si la planète que nous entreprenons de transformer abrite des formes de vie, même microscopiques, son refaçonnement risque de mettre cette biosphère en péril.
“Les questions éthiques ne découlent pas d’un respect nécessaire pour les microbes en soi. Il s’agit plutôt d’un respect pour une seconde forme de vie, une seconde genèse […] Lorsque nous prenons des antibiotiques […] pour exterminer des millions de micro-organismes […] nous n’exterminons pas une forme de vie dans son ensemble ni ne privons un système vivant de la possibilité d’exprimer son potentiel biologique et évolutif”, soulignent Christopher McKay et Robert Zubrin dans “Do Indigenous Martian Bacteria Have Precedence Over Human Exploration?” (2002). Les deux auteurs tempèrent cependant leur mise en garde, arguant que la terraformation pourrait au contraire, si elle est bien pensée, permettre à cette autre souche hypothétique du vivant de prospérer. Il est permis, je pense, d’être un peu plus prudent.
Une hubris caractérisée : se vouloir tout-puissant
Au-delà de l’éthique, la création de A à Z d’une nature non-naturelle me paraît révélatrice d’un rapport troublé à l’environnement terrestre. La terraformation réveille des fantasmes de toute-puissance : quelque chose en nous ne supporte pas cet état de dépendance à l’égard d’un milieu qui nous précède et nous est donné. Nous voudrions devenir les auteurs souverains, inconditionnés, de nos conditions de vie. Le philosophe Frédéric Neyrat, dans La Part inconstructible de la Terre, identifie très bien la rétrojection de l’imaginaire terraformateur vers la planète bleue d’où il provient : “C’est désormais la Terre que l’on voudrait transformer à notre convenance.” Il ne s’agit plus simplement de “refaire la Terre” ailleurs, mais de la refaire ici – c’est la grande ambition de la géo-ingénierie.
Permettez moi simplement, en guise de conclusion, de citer ces quelques mots de l’auteur de science-fiction Kim Stanley Robinson, dans Red Mars : “Nous ne sommes pas les maîtres de l’Univers. Nous n’en sommes qu’une infime partie. Nous en sommes peut-être la conscience, mais être la conscience de l’Univers ne signifie pas en faire une image miroir de nous-mêmes. Cela signifie plutôt s’y intégrer tel qu’il est, et lui rendre hommage par notre attention.” »
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