La lettre du jeudi
Hubris, de Nice et d’ailleurs
© lerbank/iStockphoto
« En pleine poire. In the baba. Comme aurait dit le (regretté) Clément Rosset, le Réel finit toujours par prendre sa revanche. C’est un iceberg là-bas, au loin ? Non, non, tkt, c’est un ice-cream géant, et fluctuat nec mergitur, comme on dit à Lutèce. Eh non ! Bam, ce n’était pas un ice-cream. Le président dissout l’Assemblée, le Rassemblement national se rapproche un peu plus du pouvoir, et le paquebot France navigue dans un épais brouillard au risque de mergere au son du plus près de toi mon Dieu chanté par le boys band bolloréen de CNews.
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Je ne reviens pas sur les raisons qui ont poussé le président de la République à dissoudre. Mes camarades les ont finement analysées depuis lundi dans leurs lettres respectives. Et je ne vois rien à ajouter sauf en citant Héraclite dit l’obscur, mais pour une fois limpide : “Il faut éteindre la démesure (hubris) plus encore que l’incendie.” L’incendie, on voit. Mais la démesure de qui, de quoi ? Celle d’Emmanuel Macron, celles de ceux qui se voient déjà maroquin en poche ? Ou celles de “la vague populiste” ? Et l’hubris en question ici n’est pas ad hominem mais plus générale. C’est quoi le populisme ? Comment on le définit ? Le fait est que c’est discutable et discuté.
Le politologue allemand Jan-Werner Müller affirme que la philosophie du populisme repose sur deux piliers : l’anti-élitisme – avec l’idée qu’il existe d’un côté le peuple, “moralement pur et complètement uni”, et de l’autre les élites, forcément corrompues –, et l’anti-pluralisme – une seule tête, Il Supremo, pour représenter le peuple, c’est bien suffisant. Le problème, note Müller, c’est que “cela conduit immanquablement à penser qu’il y a un bien commun évident, que le peuple va constater et réclamer, et qu’un homme et son parti vont immanquablement l’identifier et le mettre en oeuvre”. Une autoroute vers l’autoritarisme.
Aux États-Unis, l’essayiste Thomas Frank, auteur entre autres d’une brève histoire de l’anti-populisme (The People, No), aborde la question sous un autre angle en faisant un éloge du populisme des origines : celui du mouvement agrarien des années 1890 [lire notre grande analyse historique] ou celui d’un Martin Luther King, loin de ses avatars trumpistes. Il invite à ne pas se contenter de brandir le mot comme un épouvantail : “Le mot populisme vient aux lèvres des personnes respectables et instruites lorsqu’elles constatent que rien ne va plus dans leur monde. Il désigne la logique d’une foule vue comme une bande, une grande bête déchaînée.” C’est un terme facile, un fourre-tout pour dire que le danger qui menace les démocraties modernes, c’est la populace : “Si le peuple a perdu confiance en ses dirigeants, c’est que quelque chose ne va pas chez lui.” Surtout pas le contraire… Mais il y a un autre populisme, précise Frank, qui “ne comporte ni colère, ni racisme, ni ressentiment, ni démagogie. Il essaye de répondre à la question : pour qui l’Amérique existe-t-elle ?”
Alors, pour qui la France existe-t-elle ? En ce qui nous concerne, réponse dans les semaines, et plus probablement dans les mois qui viennent. En attendant, on peut rêver d’éteindre la démesure dont parle Héraclite. Mais je me demande – et je n’ai pas la réponse – si la démesure ne commence pas avec la certitude qu’on comprend mieux qu’un autre ce que c’est que le peuple. »