Le classique subjectif

Un extrait de Platon commenté par Dimitri El Murr

Temps de lecture : 2 min

Cet article est issu du numéro 153 de Philosophie magazine « Peut-on changer de logique ? », en kiosque le 23 septembre 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

L’extrait de Platon

« PHÈDRE : Qu’il est beau le divertissement dont tu parles, Socrate, en regard de la médiocrité des autres, celui de l’homme capable de se divertir en fabriquant des discours qui racontent des mythes sur la justice et sur toutes les autres choses que tu viens de mentionner.

SOCRATE : Effectivement, il en est bien ainsi, mon cher Phèdre. Mais il est une façon encore plus belle de s’appliquer à cela, j’imagine. C’est quand, usant de la dialectique et prenant l’âme qui est faite pour cela, on y plante et on y sème des discours qui transmettent la science, des discours qui peuvent se tirer d’affaire tout seuls et tirer d’affaire celui qui les a plantés, des discours qui ne sont pas stériles, mais qui ont en eux une semence d’où viendront d’autres discours qui, poussant en d’autres naturels, seront en mesure de toujours assurer à cette semence l’immortalité, et de donner à celui qui en est le dépositaire le plus haut degré de bonheur que puisse atteindre un homme. »

Phèdre, 276e-277a, trad. Luc Brisson.

Le commentaire de Dimitri El Murr

« Pourquoi écrit-on ? C’est la question qui occupe la fin du Phèdre. L’une des premières raisons est de se divertir. Mais le texte développe une réponse encore plus riche. Il montre que l’écriture a un autre usage, pas nécessairement sur du papyrus ou du papier, parce qu’on peut écrire sur l’âme. Depuis Jacques Derrida et sa “Pharmacie de Platon”, on a l’habitude de lire la fin du Phèdre comme le lieu d’une condamnation de l’écriture. À mon avis, il s’agit plutôt de la condamnation d’un savoir mort. Certains savoirs, parce qu’ils ne sont pas habités, pas transmis par ceux qui les ont intériorisés, sont en effet des savoirs morts. La lettre écrite ne répond jamais, remarque Platon, et il a raison. Mais un autre type de rapport au savoir est tout de même possible, qui emprunte sa vie à l’oralité, sans que cela signifie pour autant qu’il ne puisse être écrit : il s’agit d’un savoir écrit dans l’âme et nourri par ce mouvement du questionner et du répondre qu’est le dialogue. Car poser des questions appelle des réponses mais aussi d’autres questions qui peuvent se transmettre et faire naître d’autres questions. En cela, l’écriture dans l’âme ressemble à une forme d’agriculture. Ce savoir peut être écrit, si tant est que la forme écrite reproduise le mouvement de la pensée – une autre raison pour laquelle Platon utilise la forme du dialogue. La fin du Phèdre est quelque chose comme le discours platonicien de la méthode ! »