Hors-série "L'amitié"
Dimitri El Murr : comment garder ses amis ?
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du Hors-série n°N° 50 de Philosophie magazine « L’amitié. Ce que nous avons de meilleur ? », en kiosque le 29 juillet 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
À l’ère des réseaux sociaux, l’amitié semble plus que jamais facile, à portée de clic. À rebours, Dimitri El Murr met l’accent sur l’exigence inhérente à l’amitié. Comme les amants, les amis requièrent une présence, du temps et des efforts constants.
Dans le livre sur l’amitié que vous avez publié en 2001, vous défendiez l’idée qu’elle se transforme à partir des Lumières, lorsqu’apparaît l’individualisme. C’était en 2001.
À l’époque, je me suis demandé comment un problème aussi massif pour tous les penseurs (c’est presque un genre littéraire dans l’Antiquité que d’écrire sur l’amitié) a pu à un certain moment cesser d’intéresser les gens. Je trouvais étrange que l’amitié disparaisse de la philosophie avec l’éclosion de la société libérale. L’amitié préoccupe peu Adam Smith [1723-1790] ou David Hume [1711-1776] : elle perd de sa spécificité en étant absorbée, par exemple, dans l’idée de sympathie. Il me semblait à l’époque, et il me semble toujours, que cela traduit une transformation de la manière dont l’homme se rapporte à son semblable à la faveur de la promotion de l’individualisme et de l’affaiblissement de l’idée de communauté. Sans oublier non plus que le christianisme se révèle incapable de penser l’amitié parce qu’elle contredit les exigences de l’amour du prochain, qui concerne tout homme et pas seulement mon ami. J’ajoute que je n’ai pas choisi ce sujet par hasard : l’amitié a toujours été un élément important de ma vie, à la jonction de ma profession de philosophe et de ma manière de vivre les échanges. Très tôt, je me suis demandé combien on avait d’amis ou quelle était la différence entre un ami et un copain... Ce sont des questions banales mais philosophiquement très intéressantes, et pas si simples à résoudre.
Y a-t-il un nombre idéal d’amis ?
"À un moment, il faut se voir, se sentir, se toucher […] L’amitié, c’est la rencontre, les projets communs, la continuité, la présence..."
Je ne saurais vous dire si c’est trois, cinq ou sept ! La meilleure réponse a été donnée par Aristote dans le chapitre X du livre IX de l’Éthique à Nicomaque. Il explique que le bon nombre d’amis est celui avec lequel une vie commune est possible. Évidemment, cela déplace la question : qu’est-ce qu’une vie commune ? Grosso modo, une vie commune suppose une communauté de valeurs associée à une certaine fréquence de rencontres et à des projets partagés. Je ne crois pas aux amitiés sans rencontres régulières. Au demeurant, je ne nie pas qu’il arrive que l’on perde des amis de vue et que les chemins se recroisent vingt ans après. Mais vous noterez que ceux à qui cela arrive disent toujours qu’ils se retrouvent comme si c’était hier, comme si les vingt ans écoulés étaient une simple parenthèse. Il me semble que c’est une confirmation de la règle qu’il faut une certaine continuité, disons une forme de vie commune qui peut prendre divers aspects mais qui ne saurait, à mon avis être désincarnée comme dans le cas d’une « cyber-vie » commune. Je ne suis pas fan de l’usage très débridé du terme « ami » sur les réseaux sociaux. Le nombre d’amis devient presque monétisable et c’est effrayant. À un moment ou à un autre, il faut se voir, se sentir, se toucher, bref : être en présence. Dans un monde post-pandémie, on sait tous maintenant que les conférences zoom ne suffisent pas. L’amitié, c’est la rencontre, les projets communs, la continuité, la présence…