La Boétie trahi par Montaigne?
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Cet article est issu du numéro 86 de Philosophie magazine « 86 - février 2015 », en kiosque le 15 janvier 2015. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
En août 1563, sur son lit de mort, La Boétie confie à son ami Montaigne une ultime mission : l’édition de ses œuvres, qu’il n’a pas eu le temps de publier, fauché par la peste à 32 ans. Or, l’auteur des «Essais» ne publiera jamais le «Discours». Trahison posthume ? Ou ultime témoignage d’amitié ?
Le mystère alimente les hypothèses les plus folles, faisant de Montaigne le véritable auteur du Discours ou de La Boétie la victime d’un empoisonnement… Le Discours a pourtant été l’occasion de la « première accointance » entre les deux hommes. Lorsqu’ils se rencontrent à Bordeaux, Montaigne a déjà lu le sulfureux écrit du juriste périgourdin et reconnaît en lui son alter ego. Pour La Boétie, leurs deux âmes sont « telles, une fois unies, que rien ne saurait disjoindre ». Pas même une promesse non tenue ? Montaigne se dérobe une première fois, en 1571 : il fait paraître les traductions et poèmes de son ami défunt, mais pas le Discours, ni le Mémoire touchant l’Édit de janvier 1562, qui appelle à une réforme de l’Église. Ces œuvres, justifie-t-il, ont « la façon trop délicate et mignarde pour les abandonner au grossier et pesant air d’une si mal plaisante saison » : la fragile paix de Saint-Germain, en 1570, n’a que provisoirement apaisé les guerres de religion. C’est donc dans les Essais, dédiés à la mémoire de « l’ami le plus doux, le plus cher et le plus intime », qu’il se résout à publier l’encombrant pamphlet. Or, l’essai « De l’amitié », publié en 1580, est l’occasion d’une curieuse volte-face : dans cet hommage à La Boétie – où la célèbre formule « parce que c’était lui : parce que c’était moi » sera ajoutée ultérieurement – le Gascon annonce l’insertion du Discours avant de botter en touche : « Je me suis dédit de le loger ici, explique-t-il, parce que j’ai trouvé que cet ouvrage a été depuis mis en lumière, et à mauvaise fin, par ceux qui cherchent à troubler et à changer l’état de notre police. » De fait, les huguenots se sont entre-temps accaparé l’écrit de La Boétie, finalement présenté comme un « sujet traité par lui en son enfance, par manière d’exercitation seulement ». Comment comprendre cette rebuffade ? Montaigne a-t-il voulu préserver son ami d’une instrumentalisation politique ? Ou faut-il chercher à son refus des motifs moins nobles ? Membre de la puissante chevalerie de Saint-Michel, l’ex-magistrat avait intérêt à conserver les bonnes grâces du pouvoir royal. Gageons que La Boétie, qui reconnaissait en Montaigne « le juge le plus équitable de [s]on esprit », ne s’était pas trompé.