Un homme démocratique bipolaire

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Cet article est issu du numéro 92 de Philosophie magazine « Pense-t-on mieux seul ou à plusieurs ? », en kiosque le 20 août 2015. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Le point de vue de Tocqueville se veut global : il nous dit en effet qu’il tente de s’élever au « point de vue de Dieu ».

La formule rappelle un passage de l’introduction à De la démocratie en Amérique où la marche vers « l’égalité des conditions » est présentée à la fois comme le moteur de l’Histoire et un dessein de la Providence divine ; à tel point que « vouloir arrêter la démocratie paraîtrait alors lutter contre Dieu même ». Dans cette perspective sur la société moderne – après la Révolution de France et celle d’Amérique, les débuts de l’industrialisation, l’ascension de la bourgeoisie –, on voit s’exprimer tour à tour l’historien, le moraliste (au sens de La Rochefoucauld et de Pascal), le sociologue. C’est bien le sociologue qui se penche sur l’inégalité et les menaces d’une « nouvelle aristocratie », où, à la différence de la société féodale, « l’un ne s’engage point à protéger, ni l’autre à défendre » : patrons et ouvriers n’ont plus de liens de respect et de fidélité, seulement un élément par lequel « ils se touchent », le salaire. C’est encore l’observateur des mœurs (au sens du XVIIIe siècle) qui énonce de façon péremptoire : « le désir de l’égalité devient toujours plus insatiable à mesure que l’égalité est plus grande ». S’il en va ainsi, la démocratie, à la fois forme de société et type de régime politique (le second pouvant se dissocier du premier), est en proie à un imaginaire qui lui fait accomplir nombre de progrès et l’entretient dans une illusion récurrente. Tocqueville a ici pour référence implicite la théorie du « divertissement » chez Blaise Pascal : les hommes doivent se masquer à eux-mêmes l’approche de la mort en accumulant des dérivatifs (divertir signifie « écarter ») toujours fugaces et insatisfaisants ; ce n’est pas la capture du gibier qui excite le désir du chasseur mais la chasse en elle-même, de même pour le gain du joueur, de même encore pour ceux qui courent après un poste élevé : ils s’imaginent, écrit Pascal, qu’ils pourront se reposer après, mais ils « ne sentent pas la nature insatiable de la cupidité ». Le mot est prononcé : cupidité. Tocqueville transpose cette « recherche-illusion » à la poursuite moderne de l’égalité : « Il ne faut pas se dissimuler que les institutions démocratiques développent à un très haut degré le sentiment de l’envie dans le cœur humain. » L’envie se satisfait dans la réclamation d’une égalisation accrue, mais cette dernière, si elle est obtenue, relance la course, si bien que, en fin de compte, toute petite différence, « la plus petite dissemblance » comme dit Tocqueville, recrée l’insatisfaction dans les mêmes secteurs de la société ou dans d’autres segments. Le passage que nous évoquons signale la source pascalienne de la réflexion : « L’égalité complète s’échappe des mains du peuple au moment où il croit la saisir, et fuit, comme dit Pascal, d’une fuite éternelle. »

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