Une fulgurance maladroite
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Cet article est issu du numéro 97 de Philosophie magazine « Peut-on choisir ses désirs ? », en kiosque le 18 février 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Un « filet inextricablement tissé de mérite, de grands dons, de maladresse et de malchance » : Hannah Arendt résume ainsi la vie de Walter Benjamin.
Du 15 juillet 1892 à Berlin jusqu’en 1940 à Port-Bou, cette vie se heurte à une histoire qui entraîne l’Europe entière à la catastrophe. Né dans une famille de la haute bourgeoisie juive – son père est un homme d’affaires et un marchand d’art –, Benjamin rejette le système scolaire classique de sorte que ses parents l’envoient dans une école à la pédagogie alternative. Ses rêves s’accrochent aux cartes postales nombreuses que lui envoie sa grand-mère. « Voyager et lire – une existence à mi-chemin de deux nouvelles réalités, aussi bien instructives que merveilleuses », écrit-il. Admis à l’université de Fribourg-en-Brisgau en 1912 où il suit les cours de philosophie, il entame le traditionnel « voyage de formation » en Italie sous les auspices de Goethe. Ses années d’étude voient naître premiers poèmes et essais, et l’engagement pour une « réforme scolaire ». Le 8 juillet 1914, son ami Fritz Heinle se suicide, un choc qui résonne avec celui de la Grande Guerre imminente. Benjamin se rapproche alors de Gershom Scholem, le confident de toute une vie. Mobilisé en 1917, il s’échappe en Suisse avec sa femme Dora Pollack. Son fils Stefan, né en 1918, une collection de livres anciens pour enfants et un projet de thèse sur le romantisme et la critique d’art occupent ses pensées. Après avoir soutenu sa thèse, il est pressé par son père de trouver un « métier ». Il présente son habilitation à enseigner à l’université, mais l’institution juge son travail « extrêmement difficile à lire ». Les ennuis financiers commencent. Projet de revue avorté, traductions de Baudelaire et de Proust, rupture avec Dora, initiation au marxisme et rencontre avec Adorno font le lit de son entre-deux-guerres. Face à Benjamin, l’un des fondateurs de l’École de Francfort a le sentiment de voir « ce que devrait être la philosophie, si celle-ci accomplissait ce qu’elle promet ». Mais le sort de Benjamin tient plutôt de l’inachèvement. En 1933, il trouve refuge à Paris, ce « miracle » qui lui va « comme un gant ». Mais il doit fuir de nouveau durant l’été 1940. Une traversée des Pyrénées vient à bout de ses forces. Épuisé, il se heurte encore à des tracas administratifs : les autorités franquistes exigent un visa de sortie du territoire français. Ses camarades de fuite patientent, pas lui. Une overdose de morphine sera sa porte de sortie le 26 septembre. Quelques jours plus tard, l’Espagne autorise le passage de la frontière.