Une histoire d'équilibre
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 93 de Philosophie magazine « Être ou avoir ? », en kiosque le 24 septembre 2015. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Pour régler les rapports de l’« avoir » et de l’« être », la philosophie balance entre trois grandes options : le dépouillement d’origine chrétienne, le juste milieu initié par Aristote et la consécration de la propriété, associée à la tradition libérale.
À première vue, être et avoir s’opposent comme le sujet et l’objet, l’âme et le corps, le dedans et le dehors. Cependant, l’avoir n’est pas toujours matériel ni l’être purement spirituel. Je peux avoir des connaissances, de la culture ou de l’entrain et être un homme d’affaires ou un professeur. Il subsiste néanmoins une différence évidente : « avoir des aventures » n’implique pas d’« être amoureux », « avoir des connaissances » ne suffit pas pour « être intelligent » ; « avoir des droits » n’équivaut pas à « être libre ». Comment passe-t-on d’un registre à l’autre ? Par l’effet d’une rupture ou d’un compromis ? La vie de tous les jours est pleine de « microdécisions » au travers desquelles nous faisons pencher la balance dans un sens ou dans un autre et adoptons telle stratégie plutôt qu’une autre. Certains, plus accommodants avec l’avoir, pensent qu’il y a un rapport entre les choses qu’ils possèdent et leur être profond, que l’appropriation des choses peut même être un moyen d’affirmer leur être. D’autres, partisans de la rupture, estimeront plutôt que c’est seulement lorsqu’ils se détachent de l’acquisition et de la consommation qu’ils sont en contact avec l’essentiel. Sans toujours le savoir, ces choix s’inscrivent dans des traditions philosophiques très anciennes. On peut distinguer trois options fondamentales. Une première voie, celle du dépouillement, d’origine chrétienne, rompt avec l’ordre de la convoitise afin de pouvoir entrer en contact avec le mystère des choses. Une deuxième, qui relie les penseurs de l’Antiquité, les Lumières et jusqu’à un penseur contemporain, Emmanuel Levinas, considère l’appropriation matérielle du monde comme le socle sur lequel une existence libre et indépendante peut se mettre en place. Enfin, la tradition libérale, d’origine protestante, a conduit à libérer la dimension de l’avoir pour le laisser se déployer indépendamment de toute considération morale ou spirituelle. Loin d’appartenir à l’histoire ancienne, ces partages conceptuels structurent encore nos existences. Tour d’horizon.