La lettre du mercredi

Vague de tendresse

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Vague de tendresse

Graffiti (réalisé par Dmitri Vrubel) sur la seule section restante du mur de Berlin, représentant le célèbre baiser fraternel entre le dirigeant soviétique Leonid Brejnev et le président de l’Allemagne de l’Est Erich Honecker. © Phil Whitehouse/Flickr_CC BY 2.0

« Vous aussi, vous avez l’impression d’aborder l’été et les vacances (si vous en prenez) comme un petit bout d’algue qui aurait été essoré douze fois par une série de vagues de vingt mètres de haut, avant d’être recraché sans ménagement sur un rivage à peine plus accueillant ?

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Au choix, on pourrait nommer ces rouleaux compresseurs “législatives anticipées”, “campagne électorale américaine digne de Mad Max”, “Jeux olympiques à l’approche” – merci néanmoins Arielle Dombasle et Amélie Oudéa-Castera pour les fous rires –, “chamailleries niveau cours de récré du Nouveau Front populaire”, ou encore “météo pourrie”. Alors quand François Ruffin avance en pleine tourmente politique l’idée de “gouverner avec tendresse”, on se dit que ça fait un peu envie, même si on ne voit pas très bien ce que cela peut signifier.

La tendresse est de ces concepts beaucoup plus faciles à définir négativement, par ce qu’elle n’est pas, que positivement. Quand François Ruffin, député réélu sous la bannière du Nouveau Front populaire, affirme dans Le Monde il y a une semaine qu’“il ne faudra pas gouverner comme l’a fait le chef de l’État ces deux dernières années, avec arrogance et toute-puissance”, “il faudra le faire avec respect pour les Français, avec tendresse même”, on comprend bien ce qu’il veut remiser au placard – le mépris, la distance, l’absence d’écoute, voire une certaine brutalité –, mais on ne sait pas trop ce qu’il veut mettre à la place. Bien qu’on puisse dresser une liste de ses manifestations, des gestes ou des attitudes qui la caractérisent, on est bien en peine d’en cerner précisément les contours. Ce qui est tendre, au premier sens du terme, c’est ce qui n’a pas encore eu le cuir tanné par les années, les événements, et le cynisme – on dit par exemple de la jeunesse qu’il s’agit de l’âge tendre. Par extension, la tendresse suppose la vulnérabilité des corps et une certaine innocence, des barrières abaissées et l’absence d’arrière-pensées. Elle est une main posée sur l’épaule de quelqu’un sur le point de fondre en larmes, un regard plein d’attention, une façon de mettre autrui à l’aise physiquement en tenant compte de ses limites, de son espace. Elle implique un contact, mais qui ne s’imposerait pas, ne s’attarderait pas, se tiendrait à la limite de la fugacité. 

“Mais pourquoi c’est si compliqué de se montrer de la tendresse ?”, s’indignait récemment une copine. “Pour baiser, y’a du monde, mais vraiment j’ai l’impression que dès que tu tentes un truc tendre, c’est pire qu’une insulte, le mec part en courant. Je sais plus quoi faire”, se désolait-elle. La tendresse, un tabou ? Disons qu’il y a peut-être un malentendu sur ce qu’elle impliquerait. Si elle est fuie comme la peste par une génération qui considère l’engagement comme le repoussoir ultime – parce qu’elle préfère diversifier les expériences, parce qu’elle ne veut pas s’enfermer dans une identité ou un statut –, c’est peut-être parce que la tendresse est investie de la charge symbolique qu’on attribuait autrefois aux rituels amoureux. Par exemple : s’inviter à dîner et se poser des questions l’un sur l’autre, s’envoyer des mots doux et prendre des nouvelles, se tenir la main dans la rue. Or la tendresse, c’est presque moins que ça. Il faut relire Camus pour entendre qu’elle ne se situe pas loin de la pitié, du sentiment que l’on éprouve envers celui ou celle que l’on voudrait protéger – par tendresse, on enlace comme pour mettre le monde à distance –, tout en sachant que ce geste témoigne d’une force bien maigre face à l’adversité, qui ne la rend pas inutile pour autant. Appliquée en politique, elle renverrait à une figure protectrice, voire paternelle (paternaliste) ? Pas sûr que cela fasse rêver, finalement.

Dans Caligula (1944), l’empereur s’adresse en des termes sourdement menaçants à sa femme, qu’il force régulièrement à commettre des crimes : “J’ai vingt-neuf ans. C’est peu. Mais à cette heure où ma vie m’apparaît cependant si longue, si chargée de dépouilles, si accomplie enfin, tu restes le dernier témoin. Et je ne peux me défaire d’une sorte de tendresse honteuse pour la vieille femme que tu vas être. […] J’ai conscience seulement, et c’est le plus terrible, que cette tendresse honteuse est le seul sentiment pur que ma vie m’ait jusqu’ici donné. […] Ne vaudrait-il pas mieux que le dernier témoin disparaisse ?” Pour continuer d’exister politiquement, Caligula, l’empereur devenu fou, se demande s’il ne vaudrait pas mieux éliminer le “dernier témoin” de son humanité : comme si la tendresse qu’il éprouvait, seul repère de vérité dans l’absurdité du monde, constituait un obstacle à son dessein. Deux indices dans cette scène : la tendresse s’éprouve souvent dans le registre de l’infra – elle est qualifiée de “sorte de” –, ce qui en fait peut-être sa valeur mais la rend très fragile ; et elle n’a jamais empêché personne de commettre l’irréparable. »

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