La grande analyse
Vers la fin du droit international ? Le retour en force de Carl Schmitt
Carl Schmitt. © ullstein bild/akg-images. Illustration : © William L. pour PM
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Ukraine, Venezuela, Groenland… Le monde semble entré dans une nouvelle ère : celle des rapports de force. Et si l’une des clés pour comprendre cette évolution brutale se trouvait chez Carl Schmitt ? Le sulfureux juriste du IIIe Reich est en effet redevenu une référence à droite comme à gauche, et jusque dans la Silicon Valley.
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« Face à un monde plus brutal, la nation doit être plus forte », déclarait en juillet dernier Emmanuel Macron dans son discours aux armées. Avant d’annoncer une hausse de du budget de la défense, car « pour être libre dans ce monde, il faut être craint ; pour être craint, il faut être puissant. » Une harangue dont l’accent martial a pu choquer.
Qui ose pourtant contester le diagnostic ? Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie et la réélection de Donald Trump, nous sommes entrés dans une nouvelle ère, où l’action politique n’est plus portée par des convictions, mais par de purs rapports de force. Adieu les beaux discours et les alliances du passé : face aux nouveaux « maîtres du monde », il est devenu inutile d’invoquer le poids de l’histoire ou la beauté de la coopération. Aux yeux d’un Trump ou d’un Poutine, les valeurs européennes – pacifisme, libre-échange, intégrité territoriale… – sont des mots creux, servant à masquer l’hypocrisie d’organisations internationales qu’ils considèrent au mieux comme inutiles, au pire comme des obstacles à leurs ambitions.
Le juriste du IIIe Reich
Pour penser ce glissement, nombre d’observateurs font appel à un auteur allemand pour le moins sulfureux : Carl Schmitt. Né en 1888, le théoricien du droit est surtout connu pour sa définition du politique fondée sur l’opposition entre ami et ennemi, mais aussi pour son engagement en faveur du IIIe Reich, dont il deviendra une sorte de juriste officiel. Et s’il perd ensuite ses fonctions au sein du parti, il continue de rester étroitement lié au régime nazi.
“Schmitt est le penseur qui a critiqué la démocratie et ses faiblesses, au point de vouloir s’en défaire”
Sur le plan biographique, les raisons d’attaquer Schmitt sont légion : il adhère au NSDAP, le parti nazi, dès le 1er mai 1933, soit trois mois après l’arrivée de Hitler à la chancellerie, donc suffisamment tôt pour se faire bien voir du futur dictateur ; ses écrits antisémites ne laissent aucun doute sur ses penchants nazis ; enfin il commet un certain nombre d’articles justifiant le saccage de la démocratie au profit du régime hitlérien – dont le tristement célèbre « Le Führer protège le droit », qui vise à légitimer le massacre de la Nuit des longs couteaux, en 1934. « Le Führer protège le droit de ses pires mésusages, lorsqu'à l'instant du danger en vertu de sa qualité de guide, il se fait juge suprême et crée directement le droit », écrit alors le juriste.
Comment imaginer qu’une telle figure puisse nous éclairer sur le temps présent ? Schmitt n’est-il pas de ces auteurs à mettre aux oubliettes, dont la simple évocation fait trembler de rage les constitutionalistes ? Le paradoxe n’est pas mince : alors que les atteintes à l’État de droit se multiplient, on va chercher la référence qui, par le passé, a précisément théorisé la nécessité de s’en affranchir. Schmitt est le penseur qui a critiqué la démocratie et ses faiblesses, au point de vouloir s’en défaire. Son œuvre est pourtant incontournable pour saisir le temps présent, comme l’ont récemment relevé des philosophes de gauche comme de droite. En quel sens ?
Désigner l’ennemi
Pour le comprendre, revenons à la thèse fondatrice de Schmitt. Dans La Notion de politique (1927), le juriste observe que lorsqu’il est question de moralité, on fait appel à la distinction entre le bien et le mal ; en esthétique, on convoque les notions de beau et de laid ; en économie, de rentable et de non-rentable. Quel est le critère équivalent en politique ? Pour Schmitt, « la distinction spécifique du politique, à laquelle peuvent se ramener les actes et les mobiles politiques, c’est la discrimination de l’ami et de l’ennemi. »
Cet ennemi politique ne sera « pas nécessairement mauvais dans l'ordre de la moralité ou laid dans l'ordre esthétique, il ne jouera pas nécessairement le rôle d'un concurrent au niveau de l'économie, il pourra même, à l'occasion, paraître avantageux de faire affaire avec lui [...] Il se trouve simplement qu'il est l'autre, l'étranger. » L’intérêt de cette vision est qu’elle permet, entre guillemets, de ne pas faire de sentiments : il s’agit de sortir des jugements de valeur pour ne s’intéresser qu’aux rapports de force, qu’à la possibilité ou non de préserver ses intérêts bien compris.
“La distinction spécifique du politique, c’est la discrimination de l’ami et de l’ennemi”
Ne reconnaît-on pas là la marque de la politique étrangère à la sauce Trump ? « Quand on observe la manière dont agit et parle le président des États-Unis, le rapprochement avec la thèse schmittienne de la relation ami-ennemi n’est pas difficile à faire, confirme Jean-François Kervégan, philosophe du droit et spécialiste de Carl Schmitt, que nous avons contacté. Trump désigne des ennemis et agit en conséquence. » Un constat à nuancer si l’on tient compte de son côté businessman. D’après le philosophe Jean-Claude Monod, « le style de Trump est plutôt inspiré du deal commercial, or Schmitt n’aimait pas voir la politique comme dominée par l’économie. Mais son affirmation d’un impérialisme brut au nom du rayonnement des États-Unis est très schmittienne. »
L’âge des empires
Il est en effet un deuxième élément clef de la pensée de Schmitt susceptible d’éclairer le monde dans lequel nous vivons : le retour des empires. « Aujourd’hui, les dirigeants des États-Unis, de la Chine et de la Russie raisonnent en termes impériaux, constate Kervégan. Le discours constant des autorités russes consiste à dire qu’elles ont le droit de se réserver un espace de protection qui va au-delà de leurs frontières. Il s’agit d’exercer un contrôle sur leur environnement, soit par la force, soit par l’influence. La Chine fait de même avec Taïwan. » La réélection de Trump a marqué l’entrée dans une nouvelle ère, celle d’un interventionnisme américain assumé – en dépit de ses promesses de campagne inverses. Avec l’opération « Absolute Resolve », qui s’est soldée début janvier 2026 par l’enlèvement du président Maduro, les États-Unis se sont permis de déposer un dirigeant en exercice dans un pays étranger, dans le but affiché d’accroître leur puissance économique en maîtrisant l’accès à ce qu’ils considèrent à nouveau comme leur zone d’influence.