Théâtre
“Vertige (2001-2021)” : au futur antérieur
VERTIGE (2001-2021) Texte et mise en scène de Guillaume Vincent. © Simon-Gosselin
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Cet article est issu du numéro 170 de Philosophie magazine « Il faut qu’on parle ! Le langage résout-il les conflits ? », en kiosque le 01 juin 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Vingt ans après ! Le metteur en scène Guillaume Vincent demande à de jeunes comédiens d’incarner des acteurs de sa génération, celle du début des années 2000. Une pièce qui flirte avec les limites de la fiction pour rejouer l’histoire et déjouer les illusions du temps qui passe.
Sommes-nous ce que nous avons été ? Les sept comédiens de la promotion 6 de l’École du Théâtre du Nord se confrontent à cette question existentielle, sous la houlette du metteur en scène Guillaume Vincent. À l’occasion d’un stage qu’il animait en 2021, celui-ci leur a proposé d’interpréter l’histoire d’une autre génération d’acteurs, celle qui avait la vingtaine au début des années 2000, au moment de l’effondrement des Twin Towers de New York, de l’accession en France au second tour de l’élection présidentielle de Jean-Marie Le Pen et de Loft Story. Cette génération est celle de Guillaume Vincent, et son passé se télescope avec le présent. Devant un décor constitué de deux rideaux se refermant sur eux-mêmes, dans une boucle, en fond de scène, les acteurs passent ainsi d’une anecdote personnelle à un texte du répertoire, d’une réflexion sur le métier à une mise en scène ironique de Feydeau ou de Tchekhov, d’amours vécus aux drames joués, brouillant les limites de la fiction. Cet exercice de liberté est tout au long guidé par Virginia Woolf, dont le metteur en scène – qui a adapté Les Vagues à ses débuts – offre ici une nouvelle interprétation, représentant les jeunes vieillis, passés de l’aube au crépuscule dans une accélération miraculeuse du temps. Leur exceptionnelle vitalité, mise au service de cette introspection mélancolique, crée ainsi un sentiment de vertige : en jouant à être ce que d’autres ont été avant eux, au futur antérieur, ils déjouent avec ironie la tentation de « l’illusion rétrospective », qui consisterait à expliquer après coup l’irruption du possible. Ce qui surgit de leur rétrospection, c’est plutôt la qualité imprévisible de l’histoire. Henri Bergson évoque cette tentation rétroactive à « l’origine de bien des illusions philosophiques ». Dans Le Possible et le Réel, le philosophe écrit que « le possible est donc le mirage du présent dans le passé ; et comme nous savons que l’avenir finira par être du présent, comme l’effet de mirage continue sans relâche à se produire, nous nous disons que dans notre présent actuel, qui sera le passé de demain, l’image de demain est déjà contenue quoique nous n’arrivions pas à la saisir. Là est précisément l’illusion ». Cette illusion, une autre la défait, paradoxalement : l’illusion théâtrale !