Dossier / C’est quoi un bon Français ?
Zemmour : la méthode assimile
Éric Zemmour, lors de son premier meeting au parc des expositions de Villepinte, le 5 décembre 2021. © Samuel Boivin/NurPhoto/AFP
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Cet article est issu du numéro 156 de Philosophie magazine « C’est quoi un bon Français ? », en kiosque le 13 janvier 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Éric Zemmour a imposé le thème de l’assimilation des personnes d’origine étrangère dans le débat présidentiel. Il insiste notamment sur le choix des prénoms des enfants, qui doit, selon lui, faire référence à la France du passé. D’où vient cette obsession ? Cette position extrême est-elle partagée par les autres candidats ? Est-elle tenable ?
L’un des grands succès de l’automne 2021, alors que les idées d’Éric Zemmour dominaient le débat politique, a été le site intitulé ViteMonPrénom. Il propose de trouver son « nouveau prénom pour 2022 simplement et rapidement », au cas où le candidat d’extrême droite serait élu président. On sait que le polémiste entend abolir la loi de 1993 permettant aux parents de choisir librement le prénom de leur enfant (s’il est « conforme à l’intérêt de l’enfant »). Si vous tapez Ambre sur le site, il vous faudra donc vous rebaptiser Marie. Rébecca deviendra Prisca. Yanis devra être renommé Denis, Mohamed Médard, Ethan Jean et Sacha Marcel. Ces résultats sont fantaisistes, mais l’engouement des jeunes pour ce site montre que les propositions les plus transgressives d’Éric Zemmour, celles qui pénètrent au plus profond de la vie privée, intéressent… ou inquiètent.
La guerre des prénoms aura-t-elle lieu ?
Même si Zemmour ne gagne pas l’élection présidentielle, il y aura insufflé ses thèmes. Dans Le Suicide français, son best-seller de 2014, il consacre déjà un chapitre à la question des prénoms. À travers le libre choix d’un prénom, il fustige « la haine ou au moins le mépris de tout ce qui rappelle ou incarne la France ». Depuis 1993, selon lui, « les Bretons bretonnisèrent sans honte ; les Juifs plongèrent à pleines brassées dans la Torah » ou « les registres de l’état civil israélien, révélant ainsi une “Alyah” dans les têtes qui précédait parfois l’installation en Terre promise ; les passionnés de séries de télévision s’américanisèrent ». Mais les coups les plus rudes sont portés aux prénoms arabo-musulmans : « Dans de nombreuses cités françaises, Mohamed devint le premier prénom de l’état civil. Une suprématie qui sonnait comme une promesse de domination et de conquête », écrit-il.
Cette focalisation sur les prénoms est riche de contresens. Si la loi napoléonienne de 1803 visait à mettre de l’ordre dans le choix des prénoms, c’est que la période révolutionnaire avait donné naissance à des Marat, Brutus, Artichaut ou Liberté. Le sociologue Baptiste Coulmont note dans sa Sociologie des prénoms (La Découverte, 2011) que Napoléon ne cherchait pas à limiter le choix des prénoms au seul christianisme mais qu’il intégrait les autres traditions et n’interdisait pas les hommages aux grandes figures historiques. Dans les années 1840, le personnage de Monsieur Homais, dans Madame Bovary de Gustave Flaubert, ne prénomme-t-il pas ses enfants Napoléon, Athalie, Irma et Franklin ? Quant à garantir la pureté française d’un prénom, c’est peine perdue. Éric est un prénom d’origine scandinave. Yanis (ou Yannis) est d’origine hébraïque et était courant chez les Grecs avant de devenir un prénom en vogue chez les descendants d’immigrés nord-africains. Inès, très populaire également, est à la fois grec, latin et arabe...
Dans une étude réalisée par Baptiste Coulmont et Patrick Simon consacrée aux prénoms choisis par les immigrés et leurs descendants (« Quels prénoms les immigrés donnent-ils à leurs enfants en France ? », parue dans la revue de l’Institut national d’études démographiques Population & Sociétés en avril 2019), on constate d’ailleurs que les prénoms sont de moins en moins marqués par le pays d’origine. Si les immigrés du Maghreb de la première génération donnent à plus de 90 % des prénoms éloignés de ceux de la majorité de la population (comme Mohammed ou Fatiha), deux tiers seulement d’enfants reçoivent un prénom arabo-musulman à la génération suivante. À la troisième, les prénoms sont proches de la population majoritaire. Mais il faut remarquer que « la convergence entre population majoritaire et descendants d’immigrés ne se fait pas autour de prénoms typiquement “français” mais de prénoms internationaux auxquels tous et toutes peuvent s’identifier », comme Inès ou Sarah. Une forme d’assimilation onomastique a lieu, mais avec un souci de conserver une part d’héritage culturel, au moins dans les sonorités.