Octobre 2026
Philosophie Magazine #203
Sénèque est plus actuel que jamais : c’est la conclusion de cet essai incisif de 1944. Cette introduction que María Zambrano (1904-1991), figure de proue de la philosophie espagnole du XXe siècle et célèbre pour ses réflexions sur la poésie, consacre au penseur antique, a conservé toute sa vigueur. C’est que notre ère – celle du « technocapitalisme », comme l’écrit la préfacière Élisabeth Bart – et l’Europe ravagée par la Seconde Guerre mondiale à laquelle Zambrano assiste depuis son exil argentin ont quelque chose de commun avec le monde de Sénèque : d’une époque l’autre, la raison s’y éprouve foncièrement « démunie » face à des « forces qui nous dépassent ». Le stoïcien vit lui aussi sous le signe « d’un pouvoir exercé dans toute sa barbare violence », celui de Néron. « Orphelin », abandonné, Sénèque ne peut avoir la foi de Socrate en une « raison totale », capable de rendre compte de toute chose et de réformer le monde. Mais l’impuissance de la raison devant l’absurdité du réel ne le conduit pas à renoncer à cette ultime ressource de l’âme qui permet d’ordonner modestement la vie. Chez Sénèque, « la raison n’aspire pas à posséder la vie tout entière, [mais] juste de quoi permettre sa survie » aussi bien que possible, de quoi « endurer dignement » sans rêve d’espoir ni complaisance pour le désespoir. De quoi, aussi, mourir sans regret ni rancœur. Sénèque accepte son sort, jusque dans le suicide que lui ordonne Néron. Il obéit sans fantasme socratique d’apothéose post-mortem mais sans non plus s’apitoyer. Son ethos porte un nom : « résignation », que Zambrano érige ici en vertu positive.
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