Octobre 2026
Philosophie Magazine #203
Comment réinjecter l’esprit d’aventure dans la routine existentielle ? Comment défaire les contraintes de nos modes de vie de plus en plus programmés et de nos interactions de plus en plus automatisées ? Comment faire place à la surprise, à l’émerveillement qui nous manquent souvent au quotidien ? En accueillant peut-être déjà l’imprévu, ce que Rémy Oudghiri nomme « l’échappée belle » dans son nouvel essai succédant à une autre réflexion sur les marcheurs solitaires. Échapper au système des normes asphyxiantes invite à se nourrir des situations imprévues, à changer nos plans, à se laisser déséquilibrer par des « microfugues », sur le modèle des explorations psycho-géographiques pratiquées par les situationnistes dans les années 1950-1960 à travers leurs « dérives » urbaines. Ces microfugues sont ces intermèdes qui donnent provisoirement le sentiment d’échapper au temps et à l’espace ; ils reconfigurent le regard sur le monde, intensifient les sensations du corps par-delà même l’érotisme de la chair. Comme dans l’amour – mot qui n’apparaît jamais dans le livre mais qui le hante de bout en bout tel un motif fantomatique –, il faut apprendre à se laisser bousculer par l’imprévu, voire à aller vers lui. Apprendre à s’ajuster aux contre-temps de la vie quotidienne comme autant d’occasions de vivre d’autres expériences de soi et du monde. Apprendre à saisir la poésie au coin de la rue qui, comme le disait Jorge Luis Borges, « peut nous sauter dessus n’importe quand » – exactement comme l’amour. C’est dans cette imbrication de deux gestes corporels et spirituels que Rémy Oudghiri fait de l’échappée belle un art de la fugue : il n’est rien d’autre qu’un savoir empirique habité par l’attachement aux brèches qui changent la vie et donnent envie d’aimer.
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