Octobre 2026
Philosophie Magazine #203
Au lieu de se contenter des caricatures qu’offrent quotidiennement politiques et médias à propos des minorités musulmanes, pourquoi ne pas interroger plutôt les premiers concernés, à savoir les musulmans eux-mêmes ? Tel est le pari de la sociologue franco-turque Nilüfer Göle dans cet ouvrage important qui synthétise les résultats d’une enquête européenne de grande ampleur qu’elle a menée, avec une équipe de chercheurs, de 2009 à 2013 auprès des musulmans de vingt-et-une villes du continent. Se voulant attentive à « la singularité des expériences personnelles, à la manière propre à chacun d’interpréter et de vivre sa foi », l’étude révèle la constitution progressive d’une culture musulmane spécifique aux sociétés européennes (et donc bien distincte de celle qui prévaut dans les pays où l’islam est majoritaire).
Malgré la diversité des témoignages (venus de pratiquants et de non-pratiquants, d’immigrés et de convertis, de féministes et d’imams, aux origines très variées) se dessine une tendance de fond vers la revendication d’une double appartenance européenne et musulmane. Mais dualité ne veut pas dire schizophrénie : convoquant l’image du « tissage », Göle montre que l’aspiration nouvelle des jeunes générations à vivre leur foi au grand jour (que ce soit à travers le port du voile ou la construction de mosquées) ne s’inscrit généralement pas dans une logique de repli communautaire. Au contraire, cette nouvelle visibilité de la religion musulmane, longtemps restée discrète dans l’espace public, compose une interface inédite qui est bien sûr le lieu de toutes les tensions, mais aussi celui d’un aggiornamento des croyances. A
insi se met en place une nouvelle compréhension des dogmes de l’islam, incorporant les normes séculières des sociétés européennes, et dans laquelle le halal (le permis) tend à prendre le pas sur le haram (l’interdit). C’est d’ailleurs le grand mérite de l’ouvrage que de nous conduire à ne plus considérer l’intégration des musulmans comme un problème mais comme un fait déjà ancien, objet d’étude des sociologues. L’occasion de rendre une visibilité, écrit Göle, aux « musulmans ordinaires, écartés comme insignifiants ou considérés simplement comme non représentatifs ». L’auteur ne donne pas pour autant dans un optimisme béat, puisque les entretiens menés ont tous pour fil rouge les nombreuses controverses autour de l’islam ayant récemment agité les pays européens. Autant de questions chaudes dont Göle résume très clairement les grandes lignes, ce qui devrait aider ses lecteurs à garder la tête froide.
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