Vers un réalisme global 

Une recension de Cédric Enjalbert, publié le

« Il ne s’agit plus seulement de représenter le monde. Il s’agit de le changer. » Voici le premier principe du manifeste rédigé par l’artiste Milo Rau, directeur du Théâtre national de Gand. Son but ? Réformer les règles de création : révision du statut de l’auteur, refus d’adapter littéralement les classiques, modestie de moyens… Avec son ambition d’in­spiration marxienne, il affirme une démarche « réaliste ». Ce volume composite en témoigne, qui réunit trois conférences qu’il a données ainsi que des entretiens. S’inspirant d’Aristote autant que de Bourdieu, Milo Rau fait un sort à la déconstruction. Il n’entend plus se contenter d’interroger le monde ou de le critiquer, il veut apporter des réponses, quitte à se tromper. Certains disent sa démarche documentaire, parce qu’il met en scène des sujets comme le procès de Ceauseșcu ou le génocide des Tutsi par les Hutu. Or il ne restitue jamais scrupuleusement l’histoire, il la rejoue, au sens qu’attribue Søren Kierkegaard à la reprise : un second commencement, un « ressouvenir en avant » qui crée du sens. L’art dramatique selon Rau repose ainsi sur trois piliers. D’abord, la pratique de « l’anthropologie d’investigation », un art de la mimêsis répétant donc le passé pour en retrouver la « forme émotionnelle » ; ensuite, un art de « l’apparaître », ou le « théâtre comme médium de présence », interpellant le regard du spectateur jusqu’à provoquer la catharsis ; enfin, un art de la « propagande », exposant la réalité dans « toutes ses conséquences », espérant en changer concrètement « l’ordre symbolique ». Cette réflexion stimulante nourrie par l’expérience fait du théâtre plus qu’un simple passe-temps : une manière « d’élargir et de politiser la perception du monde ». Décidément essentiel ?  

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