6/ De Nadejda Tolokonnikova à Slavoj Žižek
13 juillet 2013. Cher Slavoj,
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 74 de Philosophie magazine « 74 - novembre 2013 », en kiosque le 24 octobre 2013. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Je commencerai par pointer une différence qu’il me semble important d’établir pour éviter de tomber dans le piège d’une fausse universalisation.
Au début de votre lettre, vous dénoncez votre chauvinisme masculin ; de mon côté, je penche plutôt pour une accusation bien plus justifiée et donc bien plus grave contre vous et contre moi-même – au fond contre tout notre dialogue : celle d’une vision coloniale. Dans notre échange, nous ne précisons pas et ne prenons donc pas en compte des différences et des spécificités régionales dans le fonctionnement des mécanismes économiques et politiques. Cette omission, ce passage sous silence me fait honte. Car de façon irréfléchie, séduite par votre pensée, je tombe dans le piège classique d’une universalisation qui exclut et discrimine. Et il s’avère, en fin de compte, que je me discrimine et me fais exclure moi-même (comme cela arrive souvent dans le cas d’une universalisation injustifiée). Il est de mon devoir civique d’attirer votre attention sur les différences entre les méthodes de fonctionnement du « capitalisme global » dont vous parlez, aux États-Unis et en Europe, d’une part, et en Russie, d’autre part. Pour l’activiste politique que je suis, ce serait une lâcheté intellectuelle de ne pas me tourner vers ces différences et de ne pas essayer d’en relever les problématiques. Je sais que si l’on s’engage sur la voie d’une comparaison entre la Russie et le soi-disant « Occident », on y trouve plus de questions que de réponses. C’est pourquoi, dans ma lettre précédente, écrite à la hâte, pendant mon travail à l’atelier de couture, je n’ai pas introduit cette distinction de façon claire, bien que j’aie eu envie de le faire. Je me rendais compte que je n’aurais pas le temps de bien y réfléchir, car je me trouve dans une colonie qui fait justement partie de ces zones économiques libres, à savoir des zones d’exploitation légalisée.
«Ici, en Russie, je ressens fortement la position cynique des pays dits développés par rapport aux pays en voie de développement»
Nadejda Tolokonnikova
Cependant, les derniers événements politiques – les procès répugnants et humiliants pour la Russie d’Alexeï Navalny 1 et des prisonniers de la place Bolotnaïa 2 ; l’adoption des lois liberticides et anticonstitutionnelles sur « l’offense des sentiments des croyants » et sur le traitement inégal des relations sexuelles « traditionnelles » et « non traditionnelles » – me font enrager. Ils m’obligent à parler des particularités des pratiques politiques et économiques dans mon pays. Pour la dernière fois, j’ai eu un tel accès de rage en octobre 2011, lorsque Poutine a déclaré qu’il se présenterait pour le troisième mandat présidentiel. Ma colère, mon indignation et ma résolution en béton armé ont alors conduit à la création du groupe des Pussy Riot. Que se passera-t-il cette fois ? Le temps le montrera.