Le réel et la fiction
6 raisons philosophiques de (re)regarder la série “Chernobyl”
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En 2019 était diffusée la mini-série Chernobyl, saluée pour sa puissance narrative et la qualité de sa reconstitution. Quarante ans après la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, elle permet de (re)penser en profondeur ce désastre, entre dilemmes éthiques, réflexion sur le mensonge et bornes du savoir humain.
Prypiat, 26 avril 1986. Vassili Ignatenko, jeune pompier ukrainien, est réveillé au milieu de la nuit à cause d’un incendie survenu à la centrale nucléaire V. I. Lénine, dans la ville voisine de Tchernobyl. Un étrange faisceau lumineux se dégage du site, soulevant l’inquiétude de sa femme Ludmila. Vassili la rassure et quitte son domicile, persuadé d’aller participer à un banal exercice. Comme des centaines d’autres personnes cette nuit-là, il se jettera sans le savoir dans un chaudron atomique qui lui coûtera la vie.
La mini-série Chernobyl, qui reconstitue avec une précision et une intensité remarquables la catastrophe de Tchernobyl, suit quatre personnages principaux : Valeri Legassov (incarné par Jared Harris), ingénieur chargé de mettre un terme à l’accident ; Boris Chtcherbina (Stellan Skarsgård), haut gradé du Parti communiste qui le supervise ; Oulana Khomiouk (Emily Watson), une scientifique biélorusse enquêtant en parallèle ; et Ludmila (Jessie Buckley), civile qui incarne la souffrance des habitants exposés aux rayonnements – entre 10 000 et 90 000 personnes ont perdu la vie, et des dizaines de milliers d’autres ont développé des maladies.
1. Le cœur du totalitarisme
Le réacteur n° 4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl explose au printemps 1986. Mikhaïl Gorbatchev dirige l’URSS depuis un an. Bien qu’à cette époque, il ait déjà commencé à lancer des réformes de modernisation du pays, l’URSS reste un empire communiste totalitaire, où règnent la suspicion, la peur, le mensonge. La série nous donne à voir, de l’intérieur, les rouages qui maintiennent la société dans une forme de terreur tétanisante. La crainte de Moscou se révèle plus importante que la crainte d’une catastrophe nucléaire : dans l’enceinte du bâtiment, malgré les évidences matérielles alarmantes, les gérants persistent à dire qu’un réservoir a explosé, alors que c’est le cœur même du réacteur où « il n’y a plus rien ».
“Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien”
« Combien nous coûtent les mensonges ? questionne Valeri Legassov en incipit de la série, dans un enregistrement audio réalisé en 1988, qu’il cachera derrière une grille. Ce n’est pas tant que nous puissions les confondre avec la vérité. Le véritable danger, c’est qu’à force d’en entendre, nous ne soyons plus en mesure de reconnaître la vérité. » Ce propos cite presque mot pour mot Hannah Arendt, qui assurait, dans un entretien avec le journaliste Roger Errera en 1973, à propos du totalitarisme : « Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien. »