Entretien

Agnès Vandevelde-Rougale : la novlangue managériale, un formatage de la pensée

Temps de lecture : 8 min

Agnès Vandevelde-Rougale : la novlangue managériale, un formatage de la pensée

 © yuriyzhuravov / IStockphoto

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du Hors-série n°n° 48 de Philosophie magazine « George Orwell, ça nous regarde », en kiosque le 25 février 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

 

 

George Orwell voyait dans la corruption et l’appauvrissement du langage l’un des traits distinctifs des régimes totalitaires : pour se débarrasser de la vérité du réel, rien de mieux que de se doter d’une « novlangue » au service de l’idéologie. Or les entreprises d’aujourd’hui ont repris cette pratique à leur compte pour asseoir leur pouvoir. C’est ainsi qu’on assiste au développement insidieux d’une « novlangue managériale » mondiale qui, au-delà de l’entreprise, contamine l’ensemble des discours politiques et médiatiques et formate la pensée. L’éclairage de la sociologue Agnès Vandevelde-Rougale.


 

Orwell imaginait une novlangue créée par l’État pour asseoir sa domination. Dans votre travail, vous soulignez que la novlangue de notre monde contemporain est plutôt née dans les entreprises…

Agnès Vandevelde-Rougale : Oui, c’est une différence importante. La novlangue managériale dont je décris l’influence (je ne suis pas la première à utiliser l’expression !) n’est pas un décalque de celle de 1984. Contrairement à ce qu’imagine Orwell avec le « Newspeak », cette novlangue n’est pas créée délibérément par une instance supérieure – Big Brother et son administration – qui chercherait à manipuler le langage. C’est un processus beaucoup plus diffus, souterrain, insidieux. Il est certainement sous-tendu par une idéologie gestionnaire néolibérale, mais cette idéologie n’est pas imposée par une instance unique : elle se met en mouvement, en premier lieu, dans le discours des managers et des consultants, au sein des entreprises, et avec le discours du « développement de soi ». Mon travail porte essentiellement sur les effets de ce discours managérial sur les sujets qui l’intériorisent.

 

Autre différence : contrairement à la novlangue orwellienne, qui règne sur le territoire délimité de l’Océania, la novlangue managériale s’est diffusée dans le monde entier ?

C’est vrai. La vie d’une langue, ses évolutions sont intimement liées aux contacts entre les humains, entre les sociétés. Or, aujourd’hui, les mouvements liés au management du travail et au management de soi sont particulièrement dynamiques : les mêmes consultants vendent leur travail, leurs approches, aux quatre coins du monde ; cadres ou jeunes diplômés bougent d’un pays à l’autre, notamment au sein des multinationales ; des livres d’« auto-coaching » sont traduits en plusieurs langues… Un même vocabulaire, une grammaire empreinte de positivité, une même vision des choses circulent alors d’un pays à l’autre. En ce sens, la novlangue managériale est globale.

Cet article est réservé aux abonnés
Les concepts liés à cet article

ForceIdéologie PolitiqueSophiste