La lettre du vendredi

Anatomie d’un nouveau tic de langage

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Anatomie d’un nouveau tic de langage

Planche issue de l’“Atlas Anatomico” de Crisóstomo Alejandrino José Martínez y Sorli (autour de 1680-94). © The Metropolitain Museum of Art/Rawpixel

« “Anatomie d’un succès”, “anatomie d’un regard”, “anatomie d’une mode”… Depuis la sortie du film Anatomie d’une chute de Justine Triet, l’an dernier, j’ai l’impression qu’on passe notre temps à anatomiser la société. La popularité de cette formule aurait-elle quelque chose à dire sur notre temps ?

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Depuis quelques mois, nous sommes tous devenus anatomistes. Il ne se passe pas une semaine sans que je découvre un recoin de la société qui mériterait d’être autopsié par un regard affûté. L’autre jour, c’était un sac de luxe que l’on me proposait d’ouvrir au scalpel pour en découvrir les secrets de fabrication ; hier, c’était ni plus ni moins “la joie”, dont on m’assurait dans un podcast qu’elle pouvait s’étudier comme les entrailles d’une grenouille. Certes, les tics de langage sont le lot commun des journalistes – je ne fais pas exception –, qui s’emparent souvent de formules marquantes avant de les jeter à la poubelle (au point parfois de les rendre risibles, tel le fameux “Et là, c’est le drame”). Mais l’idée si peu banale d’“anatomie” me semble, pour le coup, elle-même mériter d’être scrutée au microscope.

Qu’est-ce que l’anatomie ? “La science qui a pour objet l’étude de la forme et de la structure des êtres organisés, et celle des rapports des organes qui les constituent”, dit Le Larousse. Le mot descend du grec ancien, ana-temno, qui signifie “couper en remontant”, soit disséquer. Tout anatomiste est enquêteur, comme dans le film qui a reçu la Palme d’or où il s’agit d’élucider la mort d’un homme. Comme dans ce film aussi, l’anatomiste pense que la vérité se situe au-delà des apparences, qu’elle ne peut être atteinte qu’après un dévoilement radical. Il faut déchirer un bout de tissu (celui de l’épiderme, sur une table d’autopsie ; ou métaphoriquement, celui de la réalité) pour que l’on espère parvenir, après une observation scrupuleuse de tous les indices, à éclairer un mystère.

On peut déjà tirer deux hypothèses de cette définition. D’abord, que notre époque s’inquiète de ne jamais être confrontée d’emblée à du vrai. Le donné est toujours suspect, fourbe. Est-ce une conséquence du numérique, où les fake news affluent ? Un effet de la langue de bois pratiquée par les politiques ? Ou le symptôme d’une ère où chacun se croit plus malin que son voisin – “à moi, on ne me la fait pas” ? Peut-être un peu des trois. Ensuite, la référence à l’anatomie fait, je crois, apparaître plus profondément la passion contemporaine des structures. L’étude du singulier doit permettre de dégager des lois générales, non plus naturelles comme au temps des planches anatomiques, mais culturelles, sociales. Le film en était un bel exemple : sous couvert d’une enquête sur un fait isolé, Anatomie d’une chute révélait des mécanismes patriarcaux qui faisaient un peu perdre à l’histoire son intrigante singularité – la sociologie prenant le pas sur la psychologie des personnages.

Dans son livre Le Détail du monde. L’art perdu de la description de la nature (Éditions du Seuil, 2019), l’historien Romain Bertrand regrette que la méthode scientifique ait de plus en plus eu recours à l’autopsie, à partir du XVIIe siècle. “À rebours de l’antique savoir des surfaces, pour qui la raison tenait dans un regard, […] ont œuvré ceux qui désiraient aller au fond des choses, quitte pour cela à les éviscérer. Le parti de l’entaille l’a peu à peu emporté sur l’art du détail, et avec lui la loi des ensembles, qui conduit souvent à ne plus penser que par cheptels.” Cette méthode anatomique, regrette-t-il, “réduit les créatures les plus menues à des combinaisons de figures géométriques”, classables par groupes. Ce qui valait pour les plantes ou les animaux aux débuts des Temps modernes vaut aussi aujourd’hui, il me semble, pour l’analyse des comportements humains.

Enfin, l’omniprésence de la formule anatomique en ferait presque oublier son intrinsèque brutalité. J’ai eu à disséquer, quand j’étais collégienne, un pauvre poisson lors d’un cours de sciences naturelles, et j’en garde un souvenir assez perturbant. Car découper du vivant suppose de s’accommoder de la mort. Ce qui n’est pas rien. Le geste même de “l’incision des êtres”, la transgression qu’il suppose, le montre bien. Romain Bertrand parle ainsi d’une “pulsion de l’entaille” qui évoque, selon lui, “l’art de la taxidermie”. “Alors qu’on les célèbre pour leur attention aux détails du vivant, les compositions du biologiste Haeckel ou du photographe Blossfeldt sont, au sens propre, des natures mortes : des évocations cadavériques du monde.” Notre époque obnubilée par “le vivant” ne serait-elle pas, si l’on s’en tient à la petite anatomie de cette formule, plutôt hantée par sa propre disparition ? »

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